Archives mensuelles : février 2010

La flexicurité danoise nouvelle version: le concept de « mobication »

SPM_A1606Qu’après les deux cas particuliers constitués par l’Espagne (taux de chômage proche de 20%) et l’Irlande (durement touchée par la crise financière), le Danemark apparaisse en troisième position parmi les pays développés lorsqu’il s’agit de mesurer l’ampleur de la hausse du chômage (en points de pourcentage) intervenue depuis l’automne 2008 n’a rien de surprenant (1). C’est en effet le propre du modèle de flexicurité, caractérisé par une forte flexibilité, d’être particulièrement sensible aux évolutions conjoncturelles, qu’elles soient positives ou négatives. Pourtant, loin de se contenter de l’existence d’un modèle de marché du travail largement à la base d’une adaptation souvent jugée réussie à la mondialisation, le Danemark entend aujourd’hui lui faire prendre une nouvelle dimension.

– Si l’ère Anders Fogh Rasmussen (2001-2009) a été marquée par une décrue historique du chômage, cette dernière n’a pas été accompagnée par une réduction du nombre de personnes autrement exclues du marché du travail (personnes bénéficiant notamment d’une préretraite ou d’une pension d’invalidité). Or, afin de garantir la soutenabilité des finances publiques à moyen-long terme, le pays compte sur l’expansion du marché du travail. C’est dans cette optique que doit être comprise la réforme, qui entrera en vigueur au mois d’avril, du mode de placement des demandeurs d’emploi (2). Il s’agit en effet de pouvoir identifier de manière plus précise qu’actuellement les personnes étant en mesure de retourner, même de manière limitée, sur le marché du travail.

– Le pays se refusant à avancer dans le temps les dispositions contenues dans l’accord sur l’Etat-providence de 2006 en termes de préretraite ou à supprimer carrément le dispositif, une réforme des conditions d’octroi de la pension d’invalidité (environ 240 000 personnes concernées aujourd’hui, soit 7% de la population en âge de travailler) est prévisible. Cette dernière ne serait ainsi plus qu’accordée sur une base temporaire.

– Surtout, le Danemark entend renforcer sa compétitivité, aujourd’hui affaiblie en raison du niveau des salaires, en faisant passer la flexicurité à un autre stade, celui de la “mobication”.

Le terme, conjointement attribué à Ove Kaj Pedersen, professeur à l’Ecole de Commerce de Copenhague (CBS) et à Søren Kaj Andersen, Directeur du FAOS (Employment Relations Research Center, Université de Copenhague), résulte de la contraction des mots “mobilité” et “éducation”.

Le modèle qu’il désigne serait ainsi basé sur le recours systématique au développement des compétences dans le but de renforcer la mobilité sur le marché du travail, l’objectif étant de faire face aux défis structurels en cours et à venir (division du travail au niveau international, impact des nouvelles technologies sur le marché du travail, changements démographiques, incontournabilité des questions climatiques…).

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La flexibilité du modèle serait ainsi renforcée par l’orientation de la main-d’oeuvre vers les branches dynamiques en termes d’emploi (ou celles manquant de main-d’oeuvre), tandis que le volet sécurité se verrait quant à lui développé par la systématisation d’une formation continue dont les Danois ont déjà largement saisi l’intérêt puisqu’elle concourt à renforcer leur employabilité (4).

Géré de manière tripartite (Etat, patronat et syndicats), le système danois de formation continue occupe en effet une place incontournable dans le modèle actuel de marché de l’emploi. 51% des 25-64 ans ont par exemple suivi une forme ou une autre de formation entre 2007 et 2008 (5).

Sans surprise, l’accueil réservé par le monde syndical au concept de “mobication” est largement positif (6). Il l’est d’autant plus qu’en tirer pleinement parti suppose des efforts particuliers en faveur du système éducatif. Or l’éducation est vue par les organisations syndicales comme la voie de sortie de crise par excellence. Il s’agirait donc pour le Danemark de rendre son système éducatif plus flexible (en développant notamment les équivalences et les passerelles entre les différentes formations proposées) et davantage basé sur le mérite, à travers le renforcement des formations dites élitistes au sein des universités (“eliteuddannelser”) qui ont vu le jour suite à la stratégie mondialisation de 2007.

Le timing entourant la présentation du concept de mobication ne doit rien au hasard et s’accorde avec les défis nés de la crise. Commentant cette nouvelle version du modèle de flexicurité, Søren Kaj Andersen avait récemment les mots suivants: “Nous sommes contraints d’analyser les dynamiques permettant d’assurer l’existence d’un marché du travail le plus large possible à l’avenir. Dans le cadre de l’ancien modèle de flexicurité, il s’agissait en grande partie de voir ce qui se passait lorsqu’une personne était touchée par le chômage (indemnisation et activation). Dans la nouvelle variante, l’accent est mis sur ce qui se passe pour chaque personne en activité dans le but de s’assurer qu’elle dispose du plus grand nombre de possibilités d’emploi dans le contexte d’un marché du travail changeant et exigeant” (7). Une version donc plus active du modèle actuel…

(1) Selon les statistiques officielles danoises, le taux de chômage serait passé, depuis l’été 2008, de 1,6 à 4,3%, soit une augmentation de 2,7 pts. Eurostat avance pour sa part, de manière plus réaliste, une évolution de 2,3 à 7,4%, soit une hausse de 5,1 pts.

(2) Direction du Marché du Travail: http://www.ams.dk/Reformer-og-indsatser/Udvikling-og-forsog/ny-matchmodel.aspx

(3) “De nordiske landes konkurrencedygtighed – fra flexicurity til mobication” FAOS, 26 janvier 2010 http://faos.ku.dk/nyheder/de_nordiske_landes_konkurrencedygtighed/

(4) “62% des salariés danois jugent la formation continue efficace contre la crise; seuls 18% des Français partagent cet avis” Le quotidien de la formation, 12 octobre 2009 http://www.formation-continue.fr/article.php3?id_article=699

(5) Danmarks Statistik, septembre 2009 http://www.dst.dk/pukora/epub/Nyt/2009/NR403.pdf

(6) “Den nye danske model” Ugebrevet A4, numéro 6, 15 février 2010 http://www.ugebreveta4.dk/2010/201006/Baggrundoganalyse/Den_nye_danske_model.aspx

(7) “Fremtiden er mere uddannelsehttp://www.uddannelsesforbundet.dk/

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Idéologie versus pragmatisme: le débat sur les délocalisations en France et au Danemark

SPM_A1325Revenant sur la récente prestation du locataire actuel de l’Elysée sur TF1, Arlette Chabot, la très controversée Directrice de l’Information de France Télévision, profitait de l’occasion pour répondre à ses détracteurs (en gros, ceux qui ne seraient pas journalistes de profession), soulignant le risque de déformation de l’information sur internet (1). Une intention louable mais qui vient bien maladroitement éclipser le cas, assurément plus dérangeant, de transmission de fausses information à la télévision, devant pas moins de 9 millions de Français, par la personne élue pour nous aider à faire face aux défis actuels et nous préparer à ceux du futur, à savoir le Président de la République. Le tout dans un format d’émission avec des Français “moyens” posant des questions “type” dont le thème était connu à l’avance, puisque dans notre pays les serviteurs de l’Etat ne tolèrent la spontanéité qu’à de très petites doses.

La France serait ainsi le premier pays de l’OCDE en termes de taux de prélèvements obligatoires. Pas de chance, c’est le Danemark. La France serait également le pays où la durée d’indemnisation du chômage est la plus longue (quand bien même le nouveau président de l’UNEDIC estime à 600 000 le nombre de chômeurs arrivant en fin de droits en 2010) (2). Encore raté. Après la Belgique vient…le Danemark, ou le demandeur d’emploi peut toucher près de 2200 euros par mois pendant 4 ans. Deux affirmations balancées donc gratuitement et surtout sans jamais faire le lien entre elles. Si le Danemark indemnise ses demandeurs d’emploi à un tel niveau, peut-être le doit-il à un taux de prélèvements obligatoires certes en baisse, mais qui représente tout de même 46,7% du PIB en 2010? (3).

Quelques jours avant cette mascarade télévisuelle, la direction de Renault était convoquée par le ministère de l’Industrie afin de fournir des explications sur la décision prise de délocaliser une partie de la production d’un modèle de la firme en Turquie. Car dans notre pays, on fait toujours semblant de croire que la mondialisation est toute entière résumée dans un terme, les délocalisations, qu’il est bon ton de dénoncer, par pur présupposé idéologique (ou populisme?) afin de continuer à vivre confortablement dans notre bulle. Un peu comme dans le journal télévísé de Jean-Pierre Pernault.

Déjà pas bien élevée, la popularité du locataire actuel de l’Elysée au Danemark en a pris un nouveau coup. Dans un article intitulé “C’est le Président de la République au téléphone, monsieur le Directeur”, le magazine danois Berlingske Nyhedsmagasin souligne qu’au Danemark, il serait “inconcevable que le gouvernement se mêle du choix effectué par une entreprise en termes de site de production” (4).

Il serait pourtant faux d’avancer que les délocalisations ne suscitent aucun débat au Danemark, surtout dans le contexte actuel, marqué notamment par la dégradation de la compétitivité des salaires, qui tend à accentuer leur ampleur alors que les finances publiques sont désormais largement dans le rouge. Les plus grands chefs d’entreprise danois de l’industrie manufacturière publiaient ainsi, en fin d’année dernière, le premier jet d’un manifeste soulignant les défis rencontrés par le secteur (notamment le besoin de poursuivre les efforts en termes de R&D et d’éducation) appelant le monde politique à ne pas miser exclusivement sur l’économie de la connaissance (5). Un consensus émergeait clairement de ces discussions: la nécessité de faire un choix entre les secteurs industriels qu’ils faut préserver (technologies vertes, industrie pharmaceutique…) et les autres.

D’une manière inverse à ce qui se passe en France, le fait de tout faire pour conserver une partie de la production au Danemark est loin de faire l’unanimité. Le manifeste cité précédemment n’a finalement jamais été publié en raison des fortes dissensions existantes sur ce sujet. Même dans les secteurs industriels dans lesquels le pays est à la pointe, les délocalisations n’ont jamais pris une aussi grande ampleur qu’aujourd’hui. Un emploi sur huit a ainsi été délocalisé dans le secteur des éoliennes au cours de l’année 2009 (6). Aux fonctions de production s’ajoutent désormais les fonctions de R&D pour les plus grandes entreprises danoises (Novo Nordisk, Danfoss, GN Store Nord…). Le chef de la communication de Danisco déclairait récemment à ce propos dans la presse “quil faut être incroyablement naïf pour ne pas envisager la possibilité d’inclure la R&D chinoise dans la stratégie de l’entreprise. Il y a énormément d’avantages à aller chercher en développant et en adaptant ses produits d’une manière qui soit proche du consommateur chinois” (7).

Le fait qu’une partie de la R&D soit désormais délocalisée n’empêche pas la création de nouvelles unités au Danemark. La reconversion en cours du dernier site de chantier naval du pays, Lindø (Odense), dont A.P Møller-Mærsk a annoncé la fermeture définitive l’année dernière, en offre un exemple éclatant. Le site est en effet tranformé en ce moment même en centre de recherche dans les énergies éoliennes, le tout sans conflit social, alors même que la majorité des quelque 5000 personnes affectées par la fermeture est priée de changer de branche, voire de secteur d’activité (ce qui est beaucoup plus courant au Danemark qu’en France)…

Rappelons que dans le cas français qui nous intéresse, Renault, il ne s’agit que de production, pas de R&D…La différence avec la France est que les délocalisations ont jusqu’à présent été comprises comme partie d’un tout et que leur acceptation est vue comme une des conditions indispensables au maintien du niveau de vie du pays à plus long terme.

Il y a quelque jours, Novo Nordisk publiait ses résultats sur l’année 2009. Les ventes en direction de la Chine ont augmenté de 30%, faisant bientôt de l’Empire du Milieu le troisième client, après l’Allemagne, de l’entreprise pharmaceutique. Comment ne pas faire le lien entre le pragmatisme dont font preuve les Danois sur la question des délocalisations et les résultats prometteurs ici obtenus? Moralité, au lieu d’un débat sur l’identité nationale, c’est bien d’un immense effort de pédagogie sur les délocalisations et, d’une manière générale, sur le thème de la mondialisation, dont notre pays a aujourd’hui besoin…

(1) http://www.lefigaro.fr/politique/2010/01/29/01002-20100129ARTFIG00677-chabot-on-est-dans-un-pays-o-on-deteste-les-journalistes-.php

(2) “600 000 chômeurs “n’auront rien” en 2010 selon l’UNEDIC” Le Figaro, 4 février 2010 http://www.lefigaro.fr/emploi/2010/02/04/01010-20100204ARTFIG00717-600000-chomeurs-n-auront-rien-en-2010-selon-l-unedic-.php

(3) Ministère des Impôts http://www.skm.dk/tal_statistik/skatter_og_afgifter/510.html

(4) “Præsidenten er i telefonen, hr. direktør” Berlingske Nyhedsmagasin, 22-28 janvier 2010.

(5) Le premier jet du manifeste était intitulé “Fremtiden er IGEN fremstilling”

(6) “Danmark taber tusindvis af vindmøllejob til udlandet” Berlingske Tidende, 8 décembre 2009 http://www.business.dk/transport/danmark-taber-tusindvis-af-vindmoellejob-til-udlandet

(7) “Danske virksomheder satser på kinesisk forskning” Berlingske Tidende, 15 janvier 2010.

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