La France, le Danemark et le plurilinguisme

IMG_0779[1]Dans l’analyse, de plus en plus partagée, du déclin économique de notre pays, un thème est systématiquement négligé : la capacité à s’exprimer dans plusieurs langues. Dans ce domaine précis, il serait faux d’ériger le Danemark comme véritable modèle, et ce pour au moins deux raisons: la taille du pays, qui l’oblige, sans doute plus par nécessité que par réelle conviction, à faire un minimum d’efforts pour exister, se faire entendre et s’ouvrir aux autres, et l’importance accordée à l’anglais au détriment de toutes les autres langues (fait notable, sans le voir comme une menace pour le danois, parlé par seulement 5,5 millions d’habitants). Pourtant, l’annonce faite par le gouvernement  danois de la présentation prochaine d’une stratégie de promotion de l’apprentissage des langues étrangères vient relancer un débat dont nous aurions tort de nous passer, au vu par exemple des résultats de notre commerce extérieur.

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L’approbation donnée par la ministre de la Science, de la Technologie et de l’Innovation, Charlotte Sahl-Madsen, à la fermeture de départements entiers d’enseignement de langues étrangères au sein des écoles de commerce et des universités danoises (Aarhus, Copenhague, Odense) explique la vigueur des débats actuels. Pour le gouvernement, il s’agit de réintégrer ces enseignements dans le cadre de formations plus larges répondant aux besoins du marché du travail. En d’autres termes, les compétences linguistiques seules ne sauraient être suffisantes.

Pour les détracteurs de ce processus de « modernisation », les langues étrangères, qui n’ont, à de rares exceptions près, plus la cote auprès des étudiants, risquent de recevoir le coup de grâce. Il est vrai que leur enseignement, exclusivement vu sous l’oeil de la rentabilité, a ses limites : faudrait-il  par exemple renoncer à former des spécialistes dont la tâche, loin des caméras et du monde des affaires, est de préserver des milliers de langues aujourd’hui menacées de disparition ?

Certains acteurs ont quoi qu’il en soit compris que les Danois seraient bien inspirés de ne pas se contenter de leur niveau, en général satisfaisant, en langue anglaise. La confédération danoise des entreprises (DI) lançait par exemple, en juin 2009, une initiative, « Ja til sprog » (“Oui aux langues »), destinée à rassembler tous ceux qui souhaitent mettre toutes les langues à l’ordre du jour (1). L’objectif est évidemment avant tout économique (conquête de marchés), mais il s’agit plus généralement de faire prendre conscience des atouts résultant de leur apprentissage.

L’exemple norvégien est souvent avancé. Le pays lançait dès 2003 une stratégie intitulée « Sprog åbner døre » (les langues ouvrent des portes ») dans le cadre de laquelle un centre national des langues étrangères (« Fremmedspråksenteret ») était mis en place dans le but de renforcer significativement les compétences linguistiques de la population (2). La politique suivie depuis lors est la suivante: les Norvégiens ne doivent plus considérer l’anglais comme une langue étrangère, mais comme une langue nationale, au même titre que le norvégien (ce qui est bien évidemment exclu dans le cas de la France) et parler une langue étrangère de plus.

Et la France dans tout cela? La vision de la langue anglaise comme d’une hégémonie qu’il faut combattre n’a pas permis de déboucher, bien au contraire, sur le développement de l’apprentissage des autres langues étrangères, qu’elles soient européennes ou non, malgré une offre pléthorique inégalée en Europe. Les études publiées régulièrement par la Commission Européenne (Eurobaromètre) montrent qu’une minorité de Français adhèrent à la proposition selon laquelle chaque citoyen de l’UE devrait être en mesure de parler deux langues étrangères en plus de sa langue maternelle. Il ne sert donc à rien de tirer à boulets rouges sur l’omniprésence de l’anglais si dans les faits la seule alternative proposée reste le français.

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Il s’ensuit que tendre vers le plurilinguisme dans notre pays, en convainquant les Français, comme mentionné dans la Charte Européenne du Plurilinguisme, que « la connaissance d’une ou de plusieurs langues étrangères est un élargissement considérable du champ de vision des individus et la voie d’une meilleure compréhension des sociétés et des problèmes contemporains », passe par l’adoption d’une attitude plus décomplexée, plus neutre envers la langue de Shakespeare et, au vu des enquêtes Eurobaromètre, par certains changements.

Le maintien du doublage des voix concernant les films et les séries étrangères et le refus d’utiliser son alternative, le sous-titrage, sont d’autres aberrations au vu de l’importance qu’occupe aujourd’hui la télévision. Certes, des progrès ont été accomplis, grâce à la diffusion du DVD et de la télévision numérique, qui offrent de nombreuses combinaisons de langues, mais il ne faut pas oublier que quiconque désire apprendre une langue n’y parvient pas seulement en résolvant des exercices de grammaire mais en la parlant et en écoutant aussi sa musicalité.

L’argument le plus avancé par ceux désirant faire perdurer ce système, à savoir que le sous-titrage « pollue » l’image ne tient pas compte du fait que le doublage est une « pollution » bien plus grave qui empêche de s’habituer aux tonalités d’une langue et qui complique donc le chemin menant à sa prononciation correcte. Quant à ceux qui pensent que regarder des films ou des séries en version originale reviendrait à renforcer l’omniprésence de l’anglais, il ne tient qu’à tous les acteurs du monde culturel de mettre en place une politique plus respectueuse de la diversité des productions, en imposant notamment des quotas de programmes dans les autres langues.

Dans son ouvrage, « Le nomade polyglotte », publié en 2000, Jean-François Malherbe montrait que celui qui apprend plusieurs langues prend conscience que sa langue maternelle n’est qu’une vision de la réalité parmi d’autres et qu’à ce titre elle doit être relativisée. Mais il comprend aussi la force émotionnelle du lien qui le relie invariablement à sa vision originelle. Une thèse en totale contradiction avec la tentative de manipulation des esprits de la part de ceux, encore trop nombreux, qui se retranchent constamment derrière le soi-disant désamour dont le français ferait l’objet pour privilégier le statu-quo en terme de plurilinguisme.

Il serait temps de prendre conscience que ce qui est dans l’intérêt de la langue française n’est pas nécessairement dans l’intérêt de la France.

(1) http://di.dk/Opinion/Forskning%20og%20innovation/Pages/jatilsprog.aspx

(2) http://www.fremmedspraksenteret.no/index.php?ID=12485

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