Le secteur à but non-lucratif au Danemark

P2256813Une pause s’impose. Pour oublier l’espace d’un instant que la maison brûle dans un certain nombre d’Etats membres de l’UE. Pour braquer, au moins momentanément, les projecteurs sur les héros des temps modernes, ceux qui consacrent toute ou partie de leur énergie à un secteur en pleine expansion, le secteur à but non-lucratif. Un secteur rassemblant pas moins de 100 000 associations ou organisations de volontaires au Danemark, dans la plupart des cas organisées au niveau local. Sans compter un peu plus de 6000 fondations de bienfaisance (1). On estime que près de 35% de la population danoise d’âge adulte participe d’une manière ou d’une autre à une activité basée sur le volontariat, ce qui place le pays au-dessus de la moyenne en termes d’engagement citoyen, mais en retrait néanmoins par rapport à ses voisins nordiques, la Suède et la Norvège (respectivement 51 et 48%) (2).

Le secteur à but non-lucratif est d’autant plus vital pour le Danemark que l’Etat-providence y occupe une place incontournable et que le manque de main-d’oeuvre et une série d’impératifs économiques (notamment en termes de soutenabilité des finances publiques) rendront la préservation de son niveau actuel particulièrement difficile à atteindre. La promotion du secteur est donc une priorité nationale.

Un Conseil au Volontariat (Frivilligrådet) a ainsi été mis en place en 2008 (3). Il est notamment chargé de conseiller le ministre des Affaires Sociales sur les enjeux entourant le secteur à but non-lucratif.

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Une stratégie nationale de développement de la société civile (“Civilsamfundsstrategi”) a été présentée la même année. Elle a notamment débouché sur le renforcement des moyens alloués au Centre pour l’Entreprenariat Social (Center for Socialt Entreprenørskab), placé au sein de l’Université de Roskilde (http://www.ruc.dk/forskning/forskningscentre/cse/) et du Centre pour l’Economie Sociale (Center for Socialøkonomi, http://www.socialokonomi.dk/).

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Le groupe de réflexion Mandag Morgen a récemment pris le relai en publiant une stratégie visant à promouvoir l’entreprenariat social dans le pays (4). Dans cette stratégie est notamment souligné le rôle important joué par les fondations privées, dont le nombre a doublé depuis le début des années 90 et qui disposeraient de moyens estimés à près de 50 milliards de couronnes (6,7 milliards d’euros), un montant représentant près de 3% du PIB.

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Le secteur à but non-lucratif est, de manière conjointe au thème de la responsabilité sociale en entreprise, appelé à jouer un rôle aux avant-postes de l’économie danoise. Beaucoup entendent aujourd’hui s’engouffrer dans cette voie. Et vous?

(1) Thomas Boje (2006): Den frivillige sektor i Danmark

(2) National Civilsamfundsstrategi, ministère des Affaires Sociales, http://www.sm.dk/Publikationer/Sider/VisPublikation.aspx?Publication=495

(3) http://www.frivilligraadet.dk/

(4) https://www.mm.dk/velf%C3%A6rdens-iv%C3%A6rks%C3%A6ttere

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Le temps partiel, botte secrète du modèle de flexicurité danois?

photoUn coup d’oeil aux statistiques Eurostat suffira sans doute à certains pour disqualifier le modèle de flexicurité danois. Le taux de chômage atteignait, selon l’organisme européen, 8,2% au Danemark à la fin de l’année 2010, soit seulement 1,5 pt de moins que la moyenne de l’UE à 27 (1). Quand bien même liée à la flexibilité qui caractérise le modèle, qui se traduit par une sensibilité particulièrement marquée aux évolutions conjoncturelles, l’ampleur de la dégradation de la situation de l’emploi est indéniable. Comparativement moins élevé qu’ailleurs, le chômage des jeunes commence également à faire mal.

L’efficacité du modèle de flexicurité ne saurait toutefois être fondamentalement remise en cause. Le propre de ce modèle n’est pas, contrairement à ce qui est souvent avancé (ou attendu), de prévenir le taux de chômage, qui a somme toute été  très fluctuant depuis l’introduction du pilier “activation” au début des années 90 (pic de chômage à 12,5% en 1993, niveau plus élevé en 2003 qu’aujourd’hui, avant une baisse continue vers son minimum historique avant l’apparition de la crise en 2008).

Le propre du modèle est, comme nous l’avons vu dans de précédents articles (“Le secret derrière la flexicurité” et “La flexicurité danoise, encore et toujours”), de favoriser une mobilité source de dynamisme, de renforcer non pas la sécurité de l’emploi mais l’employabilité des individus, et de limiter la part des emplois dits “atypiques” (CDD, intérimaires…) tout en offrant aux individus concernés un niveau de protection sensiblement égal à la norme représentée par le CDI.

Sans compter une autre caractéristique essentielle, à savoir l’existence d’un taux d’emploi, certes affecté par la crise, mais comparativement élevé (moyenne UE de 64,6% en 2009, contre 64,1% en France et 75,7% au Danemark, soit la 2ème place au sein de l’UE à 27 après les Pays-Bas) (2).

La véritable question est donc de savoir comment un pays comme le Danemark atteint un taux d’emploi aussi élevé, taux qui sera d’ailleurs amené à progresser davantage notamment dans le cas où le gouvernement actuel parvient, comme il le propose, à supprimer progressivement le dispositif de préretraite.

On aborde ici une des faiblesses souvent avancée sur le modèle de flexicurité danois: la place prise par certains dispositifs sociaux contribuant à écarter un certain nombre d’individus du marché du travail. Des dispositifs qui occupent une place comparativement plus importante que dans les autres Etats membres de l’UE (la pension d’invalidité englobe environ 10% de la population en âge de travailler, le dispositif de préretraite entre 4 et 5%), mais qui font aujourd’hui l’objet de profondes réformes et qui n’empêchent donc pas le Danemark d’occuper le haut du classement en termes de taux d’emploi.

La première et principale explication tient à la présence massive des femmes sur le marché du travail (taux d’emploi de 73,1% en 2009 selon Eurostat, contre seulement 60% en France) (3).

En y regardant d’un peu plus près, le partage du travail semble également jouer un rôle non négligeable. Une partie croissante de la population ne travaille en effet pas à temps plein (norme de 37 heures telle que définie par les conventions collectives). Le ministère de l’Emploi indiquait récemment que la part des emplois à temps partiel est passée de 22 à 26% entre 1999 et 2009 (4). 15% des hommes présents sur le marché du travail seraient concernés par ce type de contrat contre 38% des femmes. Autant dire, comme souligné par de nombreux économistes, que le Danemark dispose de “réserves” significatives pour faire face au retour attendu du manque de main-d’oeuvre à moyen/long terme…

Part représentée par l’emploi à temps partiel au sein de l’UE

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Source: Eurofound/Eurostat

Toujours selon le ministère de l’Emploi, qui se base sur une étude réalisée par Eurofound, le temps partiel serait choisi dans la grande majorité des cas, reflétant un équilibre entre travail et vie de famille pour lequel les Danois sont bien connus.

La même étude indique que le Danemark se situe donc au-dessus de la moyenne UE (18,8%) en termes de part représentée par l’emploi partiel, la France se situant légèrement en-dessous. Le Danemark reste néanmoins bien loin derrière les Pays-Bas (48%), dont le taux d’emploi (77%) et le taux de chômage (4,3% en février 2011 selon Eurostat) prennent soudain une toute autre signification (5). Ouf! le Danemark n’est donc pas le plus grand “tricheur”…

(1) http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&language=en&pcode=teilm020&tableSelection=1&plugin=1

(2) http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/table.do?tab=table&language=en&pcode=tsiem010&tableSelection=1&footnotes=yes&labeling=labels&plugin=1

(3) http://epp.eurostat.ec.europa.eu/tgm/refreshTableAction.do?tab=table&plugin=1&pcode=tsiem010&language=en

(4) http://bm.dk/Tal%20og%20tendenser/Ugens%20tema/Arkiv/2011/Uge%207.aspx

(5) Eurofound, “Part-time work in Europe”, http://www.eurofound.europa.eu/publications/htmlfiles/ef1086.htm

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Danemark: vers la fin de la retraite?

PC055114La question est un brin provocante. Elle illustre néanmoins les divergences croissantes dans les perspectives entourant les marchés du travail français et danois à moyen/long terme. En dépit d’une situation de l’emploi encore tendue (le taux de chômage est aujourd’hui compris entre 4 et 8% selon l’indicateur retenu), le Danemark se prépare depuis déjà quelques mois à l’avènement programmé de cette “ère post-chômage” dont il avait eu un bref avant-goût juste avant que la crise financière ne survienne.

Afin de s’y préparer et d’assurer la soutenabilité des finances publiques (comprenez préserver le niveau actuel d’Etat-providence), le Premier Ministre danois entend notamment supprimer le droit à la préretraite pour les personnes aujourd’hui âgées de moins de 45 ans. Un droit introduit en 1979 et qui concerne aujourd’hui près de 130 000 Danois, soit près de 5% de la population en âge de travailler. L’accord passé en 2006 entre la plupart des formations politiques danoises, qui prévoyait notamment d’élever, entre 2019 et 2022, de 60 à 62 ans l’âge minimum pour en bénéficier, n’est en effet plus jugé suffisamment ambitieux.

âge moyen de départ effectif à la retraite

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Il s’agit pour le Danemark d’élever l’âge moyen de départ effectif à la retraite (61 ans), qui place le pays en milieu de peloton au sein de l’UE, et de rattraper le retard sur les autres pays nordiques, notamment la Suède, en termes de taux d’emploi des 60-64 ans. Le gouvernement propose ainsi de supprimer progressivement le dispositif de préretraite à partir de 2014 (avec une suppression effective en 2034) et d’élever l’âge de départ à la retraite dès 2019 avec pour objectif de le porter à 67 ans en 2022 et 68 ans en 2030 (1).

Si elle est adoptée, la réforme pourrait déboucher sur une hausse du nombre de bénéficiaires de la pension d’invalidité. On estime en effet qu’environ 20% des personnes allant perdre leur droit à la préretraite devraient être amenées à bénéficier, dans le cas où elles ne peuvent continuer à travailler, d’un dispositif censé les y conduire. La réforme a néanmoins le mérite de mettre fin à une particularité bien danoise qui est de payer des individus, souvent en bonne santé, pour quitter le marché du travail dès 60 ans (il est vrai qu’à l’origine, le dispositif avait pour objectif de lutter contre le chômage…).

Le principe de l’indexation de l’âge de départ à la retraite sur l’espérance de vie étant conservé, on estime aujourd’hui qu’un nouveau-né  sera appelé à partir en retraite…à 74 ans.

Les Danois semblent comprendre les enjeux associés à une telle réforme. Il faut dire qu’elle a été présentée dans des termes très clairs par le Premier Ministre, qui insiste sur l’impératif de ne pas laisser passer le taux d’activité brut sous la barre des 50%.

Les logiques traversant nos deux marchés du travail sont donc très différentes. Il n’est dès lors pas surprenant de constater que l’approche danoise sur le vieillissement de la population débouche sur l’envolée des exportations de “welfare technologies” et que les séniors soient régulièrement qualifiés “d’or gris”, alors que par contraste notre gouvernement annonce pour cette année une réforme de la “dépendance”.

Nous ne parviendrons à réduire ces divergences qu’en nous inspirant davantage des ressorts d’un modèle, la flexicurité, que nous croyons, à tort, bien connaître. En termes de retraites, il est également utile de rappeler que toute réforme, aussi ambitieuse qu’elle soit en termes de repoussement de l’âge légal de départ à la retraite, ne peut en aucun cas être déconnectée des questions d’emploi.

(1) http://fm.dk/Publikationer/2011/Vi%20kan%20jo%20ikke%20laane%20os%20til%20velfaerd.aspx

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Gestion de la crise: leçons danoises à tous les étages

PC275459Rien de tel qu’un début d’année pour se livrer au jeu des pronostics. De la même manière qu’il ne fallait pas être devin pour prévoir que 2009 serait une « année grise », il n’est pas difficile de prédire que 2011 sera une année de vérité : celle où les masques finiront par tomber. Pour l’UE, les difficultés actuelles pourraient bien se traduire par une implosion de fait en deux groupes bien distincts. Ceux (pays nordiques et Allemagne) qui auront pris la mesure des défis nés de la crise et les autres, condamnés à une interminable gueule de bois.

En annonçant, lors de son discours du Nouvel An, la  suppression progressive de la préretraite, le Premier Ministre danois a peut-être renversé une situation qui, dans les sondages, semblait désespérée dans la perspective des élections, attendues pour le printemps. Pas seulement parce qu’une claire majorité de la population, consciente des enjeux actuels, soutient précisément cette réforme, mais parce que cette dernière a subitement donné à une frange encore indécise de l’électorat un sens et une cohérence à l’ensemble de l’action gouvernementale depuis le déclenchement de la crise. Parmi les principes élémentaires suivis:

1) La mise à profit de la période 2004-2007, particulièrement favorable, pour diviser la dette publique par deux, permettant l’adoption d’un plan de relance ayant compté, en proportion du PIB, parmi les plus importants du monde développé.

2) La mise à profit des exercices de prospective lancés à intervalles réguliers (dans ce cas précis le “plan économie 2015”) pour relancer l’économie. Programmée dès 2007, la réforme de la fiscalité, entrée en vigueur au 1er janvier 2010, est sous-financée dans un premier temps tout en consolidant les finances publiques à plus long terme.

3) L’implication de l’ensemble de la population dans le plan de redressement des finances publiques (réduction de 4 à 2 ans de la durée de perception des allocations chômage, plafonnement des allocations familiales, repoussement des allègements d’impôt accordés aux plus hauts revenus, réduction du salaire des ministres…).

4) L’annonce, depuis l’automne 2010, de réformes structurelles de long terme visant l’expansion du marché du travail, face au retour annoncé du manque de main-d’oeuvre: pension d’invalidité et aujourd’hui préretraite.

5) Le lancement complémentaire d’un nouvel exercice de prospective, le “plan économie 2020” incorporant ces réformes structurelles et appelé à inclure d’autres initiatives destinées à s’assurer de l’atteinte d’objectifs par avance définis. Une manière efficace de renforcer la cohésion nationale en mettant au point une cartographie des obstacles à surmonter sur le chemin menant à la préservation du niveau actuel d’Etat-providence…

En résumé, face à l’incontournabilité du “travailler plus nombreux, plus et plus longtemps”, les autorités danoises ont, en l’espace d’un an et demi, remis à plat le fonctionnement du service de l’emploi (communalisation des jobcenter, réforme du mode de placement des demandeurs d’emploi), incité au travailler plus en abaissant la fiscalité sur le travail, réduit de moitié la durée de perception des allocations chômage et annoncé leur intention d’interdire l’octroi d’une pension d’invalidité pour les personnes de moins de 40 ans et de supprimer la préretraite pour les personnes aujourd’hui âgées de moins de 45 ans (avec comme objectif final d’augmenter l’âge de départ effectif moyen à la retraite, aujourd’hui de 61,3 ans).

Ces efforts ne seront pas suffisants pour assurer la soutenabilité des finances publiques danoises à plus long terme. Le Conseil des Sages pointait cette semaine du doigt le risque d’un déficit public augmentant de manière constante entre 2020 et 2050, date à laquelle il serait proche de 3%. “Nous ne croyons pas qu’un déficit continuel évoluant autour de 3% du PIB pendant 30 ans soit tenable” estimait son directeur dans la presse (1). D’où l’utilité du “plan économie 2020”…

Les réflexions sont donc désormais clairement orientées sur le long terme et la correction des déséquilibres qui risquent de survenir. Par contraste, a t-on une idée des défis budgétaires que la France rencontrera après 2013, année marquée par le très hypothétique retour du déficit budgétaire sous la barre des 3%? A t-on une idée sur la manière de réduire l’écart de près de 200 milliards d’euros constaté avec l’Allemagne en termes de solde de la balance commerciale (2)?

(1) http://www.business.dk/oekonomi/underskud-forsvinder-ikke-med-efterloennen

(2) http://bercy.blog.lemonde.fr/2011/01/07/commerce-exterieur-france-457-milliards-allemagne-141-milliards/

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De l’affaiblissement des idéologies au Danemark

photo (2)Les élections approchant à grands pas, gouvernement et opposition tendent naturellement à essayer d’accentuer leurs différences. Par exemple sur la question de la pression fiscale: alors que le pouvoir en place, au nom du renforcement de la compétitivité, a accordé au cours des dernières années des allègements d’impôt sur le revenu et d’impôt sur les sociétés, l’opposition se déclare prête à repartir, même de manière limitée, dans l’autre sens. Un examen attentif de la vie économique et politique danoise indique néanmoins que ce jeu, bien plus qu’ailleurs, est une illusion. Le pragmatisme qui caractérise bon nombre de réformes adoptées au cours de ces dernières années traduit en réalité l’affaiblissement marqué des idéologies et constitue un facteur explicatif sous-estimé de l’émergence du modèle danois depuis la période de grandes difficultés rencontrée au cours des années 80.

Une des conséquences de cet affaiblissement des idéologies est le brouillage des identités des uns et des autres. Être libéral au Danemark n’a par exemple pas la même signification que dans le Sud de l’Europe. L’ère du libéral Anders Fogh Rasmussen (2001-2009) a par exemple été marquée par une croissance de la consommation publique semblable à celle constatée au cours des deux décennies précédentes, la crise s’étant même traduite par une croissance des effectifs dans le secteur public…Un secteur public dont la taille est jugée aujourd’hui non soutenable par de nombreux observateurs.

Sur de nombreux thèmes faisant l’originalité du Danemark, il est frappant de constater le consensus qui émerge une fois levé le voile trompeur des manoeuvres politiciennes destinées à faire croire le contraire:

– Lorsque Helle Thorning-Schmidt, leader du parti social-démocrate (opposition) déclare, à propos de la politique d’immigration qu’elle entend mener dans le cas où elle devenait Premier Ministre en 2011, ne pas souhaiter de durcissement supplémentaire des règles aujourd’hui en vigueur, elle admet implicitement que les mesures prises en termes d’immigration choisie depuis 2001, impulsées par le parti nationaliste, n’étaient pas si mauvaises.

– Afin d’assurer la soutenabilité des finances publiques à moyen et long terme, gouvernement et opposition s’accordent également sur la nécessité de viser l’expansion du marché du travail et sur le “travailler plus”. C’est dans ce contexte que doivent être appréhendées la réforme de la fiscalité, entrée en vigueur depuis le 1er janvier (allègement de l’imposition sur le revenu), les négociations actuelles encadrant les conventions collectives du secteur public (le gouvernement souhaitant parvenir à une hausse du temps de travail) et le programme de l’opposition, basé sur le slogan “12 minutes de plus par jour”.

– Le consensus trouvé en 2006 en termes de retraites, qui prévoit une élévation, de 60 à 62 ans de l’âge minimum de départ en préretraite entre 2019 et 2022 et une élévation de 65 à 67 ans de l’âge de départ en retraite entre 2024 et 2027 tient toujours malgré les effets de la crise. Un constat qui doit à l’obstination des deux plus grandes formations politiques, l’une au pouvoir, l’autre dans l’opposition.

Ce dépassement des idéologies se retrouve également dans les activités des groupes de réflexion récemment établis ou en voie de l’être:

– Commentant les contributions apportées au débat par deux grands groupes de réflexion (le CEPOS, à forte orientation libérale et CEVEA, orienté à gauche), le directeur de Concito, premier think-tank vert indépendant du pays (2008) avait récemment les commentaires suivants dans le journal à grand tirage Politiken : « J’ai du mal à voir autre chose que le fait qu’ils s’accrochent irrémédiablement au schéma de pensée du siècle précédent. Aux vieilles idéologies et à la logique politique s’appliquant à une vieille société industrialisée dans le cadre de laquelle la question la plus importante est de savoir comment le gâteau, d’une taille sans cesse croissante, devrait et pourrait être divisé de la meilleure des manières » (1).

– Le lancement prochain du groupe de réflexion Kraka sera conjointement financé par LO, la première confédération syndicale et DI, première organisation patronale. Le patron de Dansk Landbrug og Fødevarer (organisation privée représentant les intérêts des agriculteurs et des entreprises appartenant au secteur agroalimentaire) décrivait dans la presse le projet comme une “idée géniale” et confirmait son intention d’y contribuer, notamment financièrement (2).

En un sens, le resserement des positions défendues par les uns et les autres est critiquable. Comme souligné par certains, elle peut contribuer à limiter le jeu démocratique. A la question de savoir si les prochaines élections, qui seront au plus tard tenues à l’automne 2011 (mais plus probablement au printemps de la même année, une fois présenté le “plan économie 2020”) seraient centrées sur les questions économiques, le sociologue danois Henrik Dahl avait il y a quelques mois un avis très tranché sur la question : « Je ne le pense pas. Car il existe un consensus macroéconomique dans le cadre duquel chaque parti politique susceptible de faire partie d’un gouvernement accepte d’écouter les économistes nationaux et, dans une certaine mesure, de suivre leurs avis. Certains ont leurs économistes respectables préférés. D’autres en ont d’autres. Mais c’est une question extrêmement apolitique, car il s’agit d’avoir de l’ordre dans les affaires » (3).

Cette évolution est, selon certains, allée trop loin, les partis politiques se copiant les uns les autres et les membres du Folketing changeant de formation à une fréquence jusqu’ici inégalée.

En même temps, elle traduit dans une certaine mesure l’appropriation par les différentes formations politiques de la complexité des enjeux auxquels elles doivent répondre et leur volonté de coller le plus possible à la réalité. En cela, elle place aussi le Danemark aux avant-postes de la modernité, loin des visions binaires souvent basées sur des réflexes dans lesquelles les formations politiques traditionnelles de notre pays sont enfermées…

(1) « CEPOS og CEVEA kæmper fortidens kampe » Politiken, 14 décembre 2009 www.politiken.dk/debat/article859518.ece

(2) “Politiken tænketank deler vandene”, Berlingske Tidende, 18 décembre 2010 http://www.berlingske.dk/danmark/politiken-taenketank-deler-vandene

(3) Henrik Dahl, Ræson, 9 décembre 2009 page 3 http://www.raeson.dk/raeson091209.pdf

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Regroupement familial: le Danemark et le système à points

photoEncensé à travers le monde pour son modèle de flexicurité, le Danemark se distingue pourtant dans bien d’autres domaines que celui de l’emploi. Par exemple, la politique d’immigration, qui a sensiblement évolué depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition parlementaire actuelle (2001). Une politique qui s’est notamment traduite par l’adoption, en 2002, de la fameuse règle des 24 ans, censée limiter le regroupement familial (dans le cas où un des deux conjoints vient d’un pays hors de l’UE et a moins de 24 ans) à travers l’obligation de remplir une série de critères (attachement au Danemark, ressources, logement…). Cette règle des 24 ans vient de faire l’objet d’ajustements dans le cadre de la Loi de Finances 2011. Des ajustements qui débouchent sur l’introduction d’un système à points inédit (1).

Concrètement, ce système est basé sur l’obtention d’un seuil minimum de points (120 pour ceux ayant moins de 24 ans, 60 pour les autres) à partir de la liste suivante de critères, qui sont, par ordre décroissant d’importance, la formation, l’expérience professionnelle, la maîtrise d’une langue (danois, suédois, norvégien, anglais, français, espagnol ou allemand) et le respect de divers points (compétences linguistiques d’un plus faible niveau, engagement à ne pas s’installer dans un ghetto, volontariat dans le domaine humanitaire…).

Le thème de l’immigration déchaînant facilement les passions et étant également souvent marqué du sceau du politiquement correct, il est important de faire preuve, autant que faire se peut, d’objectivité.

Le premier constat qui découle de ce système à point est qu’il ne participe en rien à la “guerre” des religions. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter le top 5 des nationalités concernées par le regroupement familial au Danemark au titre de l’année 2009: Thaïlande, Turquie, Philippines, Chine et Etats-Unis (2).

Deuxièmement, la sauvegarde de l’Etat-providence danois passant à l’avenir (tous les économistes s’accordent sur ce point) par la présence de davantage d’étrangers qualifiés sur le marché du travail, les autorités entendent s’assurer que tous les individus qui bénéficient du regroupement familial sont effectivement employables et contribuent activement au fonctionnement de la société danoise.

La nécessaire expansion du marché du travail constitue d’ailleurs, au-delà de ce système à points, le coeur des réformes qui vont être adoptées au Danemark au cours des prochaines années. Parmi ces réformes, celle de la pension d’invalidité, pour laquelle les étrangers d’origine non-occidentale sont clairement sur-représentés: ils bénéficient du dispositif en moyenne trois fois plus souvent que les Danois, le nombre de bénéficiaires explosant depuis 2005…(3).

Troisième constat, le durcissement de la législation dans le domaine de l’immigration a bien eu pour conséquence de réduire de près de moitié le nombre de regroupements familiaux, mais n’a en rien empêché le nombre d’étrangers présents sur le marché du travail danois d’exploser au cours de la même période (4).

Ces nouvelles règles sont largement critiquées. En dehors du Danemark (Parlement Européen notamment) mais aussi bien évidemment au sein de la société danoise. Gênée, l’opposition de gauche proposait un système à points alternatif basé sur l’obligation de remplir 2 des 5 conditions suivantes: avoir passé avec succès un examen en danois, avoir passé avec succès un examen en anglais, disposer d’une formation jugée pertinente, disposer d’une expérience professionnelle minimum de deux ans répondant aux besoins du marché du travail et…signer une déclaration selon laquelle l’individu concerné se dit disponible pour le marché du travail. L’opposition feint donc de ne pas voir que c’est d’une main-d’oeuvre étrangère exclusivement qualifiée dont le pays a besoin…

Finalement, la véritable question, et elle est de taille, est la suivante: revient-il à l’Etat de décider avec qui on peut faire sa vie? Que certains Danois répondent par l’affirmative ne doit surprendre personne, tant l’Etat-providence est partout présent. Il n’en reste pas moins que le Danemark reste donc un cas à part en termes d’immigration. L’avenir dira s’il a eu raison. En attendant, les autorités seraient bien inspirées de mettre le turbo en termes d’attractivité…

(1) www.nyidanmark.dk/NR/…/0/nye_tider_nye_krav_pointsystemet.pdf

(2) http://www.nyidanmark.dk/da-dk/Statistik/SearchStatistics.htm?searchtype=statistics

(3) http://www.samspil.info/forside/vis+artikel?id=238

(4) http://www.berlingske.dk/politik/fire-gange-saa-mange-udlaendinge-i-danske-job

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La France, le Danemark et le plurilinguisme

IMG_0779[1]Dans l’analyse, de plus en plus partagée, du déclin économique de notre pays, un thème est systématiquement négligé : la capacité à s’exprimer dans plusieurs langues. Dans ce domaine précis, il serait faux d’ériger le Danemark comme véritable modèle, et ce pour au moins deux raisons: la taille du pays, qui l’oblige, sans doute plus par nécessité que par réelle conviction, à faire un minimum d’efforts pour exister, se faire entendre et s’ouvrir aux autres, et l’importance accordée à l’anglais au détriment de toutes les autres langues (fait notable, sans le voir comme une menace pour le danois, parlé par seulement 5,5 millions d’habitants). Pourtant, l’annonce faite par le gouvernement  danois de la présentation prochaine d’une stratégie de promotion de l’apprentissage des langues étrangères vient relancer un débat dont nous aurions tort de nous passer, au vu par exemple des résultats de notre commerce extérieur.

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L’approbation donnée par la ministre de la Science, de la Technologie et de l’Innovation, Charlotte Sahl-Madsen, à la fermeture de départements entiers d’enseignement de langues étrangères au sein des écoles de commerce et des universités danoises (Aarhus, Copenhague, Odense) explique la vigueur des débats actuels. Pour le gouvernement, il s’agit de réintégrer ces enseignements dans le cadre de formations plus larges répondant aux besoins du marché du travail. En d’autres termes, les compétences linguistiques seules ne sauraient être suffisantes.

Pour les détracteurs de ce processus de « modernisation », les langues étrangères, qui n’ont, à de rares exceptions près, plus la cote auprès des étudiants, risquent de recevoir le coup de grâce. Il est vrai que leur enseignement, exclusivement vu sous l’oeil de la rentabilité, a ses limites : faudrait-il  par exemple renoncer à former des spécialistes dont la tâche, loin des caméras et du monde des affaires, est de préserver des milliers de langues aujourd’hui menacées de disparition ?

Certains acteurs ont quoi qu’il en soit compris que les Danois seraient bien inspirés de ne pas se contenter de leur niveau, en général satisfaisant, en langue anglaise. La confédération danoise des entreprises (DI) lançait par exemple, en juin 2009, une initiative, « Ja til sprog » (“Oui aux langues »), destinée à rassembler tous ceux qui souhaitent mettre toutes les langues à l’ordre du jour (1). L’objectif est évidemment avant tout économique (conquête de marchés), mais il s’agit plus généralement de faire prendre conscience des atouts résultant de leur apprentissage.

L’exemple norvégien est souvent avancé. Le pays lançait dès 2003 une stratégie intitulée « Sprog åbner døre » (les langues ouvrent des portes ») dans le cadre de laquelle un centre national des langues étrangères (« Fremmedspråksenteret ») était mis en place dans le but de renforcer significativement les compétences linguistiques de la population (2). La politique suivie depuis lors est la suivante: les Norvégiens ne doivent plus considérer l’anglais comme une langue étrangère, mais comme une langue nationale, au même titre que le norvégien (ce qui est bien évidemment exclu dans le cas de la France) et parler une langue étrangère de plus.

Et la France dans tout cela? La vision de la langue anglaise comme d’une hégémonie qu’il faut combattre n’a pas permis de déboucher, bien au contraire, sur le développement de l’apprentissage des autres langues étrangères, qu’elles soient européennes ou non, malgré une offre pléthorique inégalée en Europe. Les études publiées régulièrement par la Commission Européenne (Eurobaromètre) montrent qu’une minorité de Français adhèrent à la proposition selon laquelle chaque citoyen de l’UE devrait être en mesure de parler deux langues étrangères en plus de sa langue maternelle. Il ne sert donc à rien de tirer à boulets rouges sur l’omniprésence de l’anglais si dans les faits la seule alternative proposée reste le français.

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Il s’ensuit que tendre vers le plurilinguisme dans notre pays, en convainquant les Français, comme mentionné dans la Charte Européenne du Plurilinguisme, que « la connaissance d’une ou de plusieurs langues étrangères est un élargissement considérable du champ de vision des individus et la voie d’une meilleure compréhension des sociétés et des problèmes contemporains », passe par l’adoption d’une attitude plus décomplexée, plus neutre envers la langue de Shakespeare et, au vu des enquêtes Eurobaromètre, par certains changements.

Le maintien du doublage des voix concernant les films et les séries étrangères et le refus d’utiliser son alternative, le sous-titrage, sont d’autres aberrations au vu de l’importance qu’occupe aujourd’hui la télévision. Certes, des progrès ont été accomplis, grâce à la diffusion du DVD et de la télévision numérique, qui offrent de nombreuses combinaisons de langues, mais il ne faut pas oublier que quiconque désire apprendre une langue n’y parvient pas seulement en résolvant des exercices de grammaire mais en la parlant et en écoutant aussi sa musicalité.

L’argument le plus avancé par ceux désirant faire perdurer ce système, à savoir que le sous-titrage « pollue » l’image ne tient pas compte du fait que le doublage est une « pollution » bien plus grave qui empêche de s’habituer aux tonalités d’une langue et qui complique donc le chemin menant à sa prononciation correcte. Quant à ceux qui pensent que regarder des films ou des séries en version originale reviendrait à renforcer l’omniprésence de l’anglais, il ne tient qu’à tous les acteurs du monde culturel de mettre en place une politique plus respectueuse de la diversité des productions, en imposant notamment des quotas de programmes dans les autres langues.

Dans son ouvrage, « Le nomade polyglotte », publié en 2000, Jean-François Malherbe montrait que celui qui apprend plusieurs langues prend conscience que sa langue maternelle n’est qu’une vision de la réalité parmi d’autres et qu’à ce titre elle doit être relativisée. Mais il comprend aussi la force émotionnelle du lien qui le relie invariablement à sa vision originelle. Une thèse en totale contradiction avec la tentative de manipulation des esprits de la part de ceux, encore trop nombreux, qui se retranchent constamment derrière le soi-disant désamour dont le français ferait l’objet pour privilégier le statu-quo en terme de plurilinguisme.

Il serait temps de prendre conscience que ce qui est dans l’intérêt de la langue française n’est pas nécessairement dans l’intérêt de la France.

(1) http://di.dk/Opinion/Forskning%20og%20innovation/Pages/jatilsprog.aspx

(2) http://www.fremmedspraksenteret.no/index.php?ID=12485

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