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Le Danemark, champion de la grève?

20100612_144122_255Le nombre important de contre-vérités avancées sur nos partenaires européens a de quoi faire peur. Le phénomène traduit un manque de rigueur d’autant plus gênant que la situation économique actuelle exige un renforcement de la coordination entre les Etats membres de l’UE et donc un approfondissement de la connaissance du contexte économique prévalant dans chacun d’entre eux. Après l’existence d’un soi-disant bouclier fiscal en Allemagne (supprimé en 2006), c’est au tour du Danemark de faire l’objet d’une nouvelle affirmation à l’emporte pièce. C’est que le pays serait, selon Philippe Askenazy, Directeur de Recherche au CNRS, le premier “gréviculteur” de l’Union Européenne au cours de la décennie 1998-2008 (1). Pour s’en convaincre, il suffit de consulter les statistiques avancées par Eurostat: le nombre de jours perdus pour 1000 travailleurs n’a jamais été supérieur à 193 en France (en 2003), alors qu’il a atteint 1254 jours en 1998 et 682 jours en 2008 au Danemark.

Mais d’une analyse un peu plus approfondie des données avancées, il n’en est point. Sans doute parce que ces dernières contribuent, sans effort aucun, à remettre en cause l’image d’une France “pays de la grève”, image sans doute accentuée par la dernière coupe du monde de football. Cela s’appelle le benchmarking inversé, une spécialité bien française selon laquelle il vaut mieux éviter de se comparer à un autre pays lorsque la comparaison est susceptible de mettre en lumière nos carences et nos retards.

Dans cette logique, le Danemark n’est ces derniers temps cité dans la presse que sous un angle folklorique. Avant cet article faisant du pays le premier “gréviculteur” de l’UE, l’ensemble de la presse quotidienne française nous avait ainsi fait la grâce de nous informer, au printemps dernier, du débrayage, pendant 5 jours, des employés d’un dépôt de production de Carlsberg, qui protestaient contre la diminution de leur allocation quotidienne gratuite de bière…(2).

Il faut dire que les Danois ont un rapport si passionnel avec les mouvements sociaux que pendant la durée d’application des conventions collectives, qui couvrent 85% du marché du travail et qui sont renégociées en moyenne tous les trois ans, la grève est tout simplement interdite. Une caractéristique qui, combinée à l’intervention automatique d’un conciliateur en cas d’enlisement des négociations, laisse donc peu d’opportunités aux organisations syndicales d’aller jusqu’au conflit.

C’est ainsi que le dernier grand conflit dans le secteur privé remonte à 1998. Avant 1998, il y avait eu 1961, 1973 et 1985. Soit en moyenne un conflit tous les 12 ou 13 ans, ou encore un conflit pour trois à quatre convention collective renégociée…A ce rythme effréné, les Danois ont l’avantage, puisque la fréquence des grèves est strictement encadrée, d’en connaître à l’avance les risques d’éclatement. Autrement dit, les désagréments de mouvements de grève intempestifs du type de celui déclenché cette semaine en France par les aiguilleurs du ciel n’existent tout simplement pas…

Dans un pays où le taux de syndicalisation atteignait 69% en 2009, les organisations syndicales danoises sont de plus contraintes de faire preuve d’un minimum de responsabilité. Le conflit vécu en 2008 dans le secteur public (grève des infirmières et des éducateurs) a ainsi coûté près de 135 millions d’euros aux organisations concernées en raison du recours par les employeurs au “lockout”, qui les oblige alors à verser une allocation, y compris aux non-grévistes, d’un montant équivalent à celui des allocations chômage (100 euros par personne et par jour). Si les organisations syndicales françaises, qui ne représentent que 7% des salariés, avaient les mêmes devoirs, gageons que la France ferait bien mieux que d’être dans la moyenne UE…

Enfin, à considérer que le Danemark est effectivement le premier “gréviculteur” de l’Union Européenne, son système de négociation collective est également aux avant-postes en termes d’avantages accordés à la main d’oeuvre couverte par les conventions: niveau des salaires, congés payés, congés maternité, congés parentaux, retraites, formation continue…

Moralité, plutôt que de se contenter d’être dans la moyenne, mieux vaudrait accorder un peu plus d’attention, au cours de l’été, à une série d’informations passées  inapercues mais qui traduisent pourtant un certain malaise: dégradation de la note de la dette souveraine francaise de trois rangs par une agence de notation chinoise (3), disparition du pays du Top 10 dans le cadre du Global Sovereign Credit Risk Report réalisé par CMA au mois d’avril (4). Sans oublier le classement ci-dessous, réalisé chaque année par DI (confédération des entreprises danoises) et basé sur la prise en compte d’une batterie de critères mesurant l’insertion d’un certain nombre de pays dans la mondialisation:

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(1) http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/12/les-champions-de-la-greve_1386879_3232.html

(2) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/04/09/97001-20100409FILWWW00594-allocation-de-biere-diminuee-a-carlsberg.php

(3) http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/07/15/04016-20100715ARTFIG00357-la-note-de-la-france-degradee-par-une-agence-chinoise.php

(4) www.cmavision.com/…/CMA_Global_Sovereign_Credit_Risk_Report_Q1_2010.pdf

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Les femmes sur le marché du travail danois

SPM_A1294Bien que la croissance soit repartie dans nos deux pays (+0,3% en France et +0,6% au Danemark au 3ème trimestre 2009), la crise continuera de peser de tout son poids au cours de l’année 2010, obligeant nos gouvernements respectifs à prendre des mesures visant à lutter contre la hausse du chômage et celle des déficits (1). Au vu de l’ampleur de la tâche qui nous attend dans ces deux domaines, le principal défi, en France comme au Danemark, sera donc de parvenir à rester concentré sur les autres problématiques susceptibles de déterminer, à plus long terme, la prospérité de nos deux nations. Parmi ces problématiques figurent en bonne place la reconversion de la majeure partie des activités de nos industries dans les technologies vertes et le développement de la coopération économique avec l’Asie, et notamment avec la Chine.

Concernant le secteur des technologies vertes, le Danemark a déjà fait ses preuves, puisque les exportations de ces dernières représentaient déjà 3,5% du PIB en 2008, un chiffre plaçant le pays loin devant tous les autres (2). La situation est plus contrastée en termes de coopération avec l’Asie, mais il semble que le retard relatif du Danemark dans ce domaine soit dans une large mesure en passe d’être rattrapé, notamment depuis la présentation de la stratégie Chine en février 2008 (3).

Mais un autre domaine déterminant dans le cadre de l’exacerbation de la compétition au niveau mondial est la place accordée aux femmes sur le marché du travail. D’une manière générale, le Danemark est dans ce domaine souvent distancé par les autres pays nordiques mais dispose d’une longueur d’avance appréciable par rapport à la France. Un simple coup d’oeil au taux d’emploi prévalant dans nos deux pays suffit à s’en convaincre: 75% au Danemark contre 60% en France, avec un écart un peu plus marqué entre hommes et femmes dans notre pays (4). Au Danemark, le taux d’emploi des femmes d’origine étrangère est certes moins élevé (53,5% en 2008) mais reste supérieur à celui de l’ensemble des femmes en Italie…(5).

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La présence massive des femmes sur le marché du travail danois est avant tout à relier au modèle de flexicurité. La pérennité de son financement requiert en effet un taux d’emploi élevé au niveau national. La Banque Centrale Danoise avançait ainsi que les dépenses liées à la flexicurité représentaient 4,26% du PIB danois en 2006 (6). Les avantages négociés dans le cadre des conventions collectives sont également un facteur permettant d’expliquer cette forte présence. Les congés maternités sont par exemple de 29 semaines dans le privé et de 38 semaines dans le public, soit beaucoup plus que le minimum garanti depuis peu au niveau de l’UE (18 semaines). Un minimum que la France ne parvient à dépasser de manière significative qu’à partir du troisième enfant (26 semaines)…La diffusion du télétravail tend également à renforcer cette présence, même si les hommes semblent en bénéficier davantage que les femmes.

Il est vrai que d’énormes progrès peuvent encore être réalisés au Danemark lorsque l’on dépasse le seul thème du taux d’emploi des femmes. Le mouvement de grève ayant émaillé la renégociation des conventions collectives encadrant le secteur public au printemps 2008 a débouché sur l’instauration d’une commission sur les salaires chargée, au cours de l’année 2010, d’examiner les écarts de salaire entre les deux sexes. Selon SFI (Danish Social Research Centre), ces écarts sont restées stables tout au long de la période 1997-2006 et ne peuvent être expliqués qu’à hauteur de 70-80% (différences dans les postes occupés et différences de temps de travail). Les hommes gagneraient ainsi entre 17 et 21% de plus que les femmes (7). D’où le lancement par le Ministère de l’Emploi d’une page internet, www.ligelon.dk, destinée à identifier les meilleures pratiques en la matière au sein des entreprises danoises et à informer sur la situation des hommes et des femmes sur le marché du travail (8).

Qui dit inégalités salariales sur le marché du travail dit inégalités en termes de retraite. De manière surprenante, les différences dans le montant des versements effectués au titre de la retraite se sont mêmes creusées entre 2001 et 2006 si l’on en croit ATP, le plus grand fonds de pension du pays, chargé notamment de gérer la retraite complémentaire des Danois (9).

Enfin, s’il est un thème à propos duquel le Danemark se voit distancé par l’ensemble de ses voisins nordiques, c’est bien celui de la présence des femmes aux postes de direction des grandes entreprises et au sein des conseils d’administration. Les dernières données disponibles indiquent toutefois une amélioration marquante de la situation: 28% des postes clés sont désormais occupés par des femmes (10). On se rapproche donc petit à petit de l’influence dont dispose aujourd’hui les femmes au sein du monde politique (38% des sièges au Folketing). Une évolution qui a été renforcée par la signature, en mars 2008, d’une charte appelant à la hausse du nombre de femmes occupant des postes de direction. Cette charte, résultat de la coopération entre le ministère des Affaires Sociales et de l’Egalité des Droits, cinq entreprises du privé et cinq organisations du public, a constitué le début d’une campagne visant à rassembler au moins une centaine d’entreprises en 2010. Un site internet lui est consacré: www.kvinderiledelse.dk

Concernant la présence des femmes au sein des conseils d’administration, l’exemple est donné par la Norvège, qui a imposé un quota de 40%. Un exemple sans doute à suivre, quoiqu’avec un peu plus de souplesse, l’expérience ayant montré que ce niveau s’est révélé quelque peu excessif…

Nul doute que la forte proportion d’étudiantes au sein de l’enseignement supérieur (plus de 60%) contribuera à renforcer le mouvement. Persister à exclure les femmes des postes stratégiques revient à ne voir le monde que d’un seul oeil. Et pourtant le thème de la parité est une autre révolution que la France est loin de mener…

(1) Le taux de chômage atteignait au Danemark 4,4% au mois de novembre 2009 (7,2% selon Eurostat), contre 10% en France (également selon Eurostat). Le déficit budgétaire attendu pour 2010 est de 5% au Danemark contre 8% en France.

(2) WWF, 11 décembre 2009 http://www.wwf.dk/dk/Menu/Nyheder/Danmark+i+front+med+gr%C3%B8n+teknologi

(3) http://vtu.dk/site/forside/publikationer/2008/strategi-for-vidensamarbejde-mellem-danmark-og-kina

(4) Les graphiques sont tirés d’un article de The Economist, “Female power”, 30 décembre 2009 http://www.economist.com/displaystory.cfm?story_id=15174418

(5) Danmarks Statistik http://www.statistikbanken.dk/statbank5a/default.asp?w=1280

(6) “Flexicurity – Den danske arbejdsmarkeds – model” Danmarks Nationalbank kvartaloversigt, quatrième trimestre 2007 http://www.nationalbanken.dk/C1256BE2005737D3/side/Kvartalsoversigt_2007_4_kvartal/$file/kap04.htm

(7) “Lønforskelle mellem mænd og kvinder 1997-2006” SFI http://www.sfi.dk/Default.aspx?ID=4820

(8) “Kvinder og mænd på arbjedsmarked i 2008http://www.ligelon.dk/sw2188.asp

(9) “Stigende forskel mellem kønnenes pensionsindbetalinger: mænds pensionsforspring vokser” ATP Faktum, numéro 60, septembre 2008 http://www.atp.dk/X5/wps/wcm/connect/ATP/atp.dk/om/omatp/press/Nyhedsbrev/Nyhedsbrev-faktum

(10) “Flere kvinder vælger et job som topleder” Berlingske Tidende, 23 juin 2009 http://www.ruc.dk/ruc/presseklip/alle/95a4f43c-1a6d-4d10-ba80-7b0be9715f29/

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Ouvrir les portes de la négociation collective (1)

IMG_0250Produit d’un processus historique singulier (compromis de 1899), le système danois de négociation collective est donc inimitable (1). Pourtant, à l’heure où des notions telles que la solidarité ou l’intérêt général sont battues en brèche dans notre pays, condamnant ce dernier à un inévitable déclin, il serait utile de puiser notre inspiration dans certains principes qui le sous-tendent.

Après tout, la démarche initiée au niveau politique par le Mouvement Démocrate (dépassement du clivage droite/gauche) n’a de chances de réussir que si elle parvient à être traduite dans la sphère économique et sociale, à travers l’obtention de consensus dont l’absence explique en grande partie l’impossibilité de réformer en profondeur notre pays.

Les principales caractéristiques du modèle danois de négociation collective:

1) Les conventions collectives, en principe renégociées tous les 3 ou 4 ans, sont la source de droit la plus importante du marché du travail danois. Elles n’ont toutefois pas valeur de loi: les 37 heures ne sont qu’une norme, tandis qu’à l’exception du secteur de l’industrie, il n’y a pas de salaire minimum. Les conventions collectives couvrent 85% des personnes présentes sur le marché du travail (100% dans le secteur public et 77% dans le privé).

2) Le système repose sur un taux de syndicalisation élevé (75%) qui explique son degré élevé d’autorégulation (2). Ce dernier a tendance à s’effriter (il était de 84% en 1995), ce qui est regrettable lorsque les conventions collectives sont négociées à un niveau de plus en plus décentralisé (à noter toutefois que ce même taux n’était “que” de 60% dans les années 60).

3) Le secteur public fait l’objet de négociations centralisées. Outre la signature d’accords cadre annuels entre l’Etat, l’Association des Communes (KL) et l’organe représentant les régions (Danske Regioner), qui ne laisse à ces dernières qu’une marge de manoeuvre limitée lorsqu’elles arrivent à la table des négociations, l’Etat a vu ses prérogatives renforcées suite à l’entrée en vigueur de la réforme des collectivités territoriales en janvier 2007 (les représentants de l’Etat au niveau des régions disposant d’un droit de véto). La tendance est en revanche clairement à la décentralisation en ce qui concerne le secteur privé, de plus en plus de conventions collectives étant négociées au niveau local (entreprise).

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4) Le recours à la grève est limité. Il n’est ainsi possible que durant la période de renégociation des conventions collectives. Les organisations syndicales disposent du droit de grève, les organisations patronales du lockout (leur annonce devant être faite quatre semaines à l’avance). Durant la grève, les salariés percoivent une allocation équivalente au montant de l’allocation chômage de la part de leurs syndicats respectifs (environ 95€ par jour), tandis que lorsque les employeurs ont recours au lockout, tous les employés du secteur concerné se voient refuser l’accès à leur lieu de travail (les syndicats versant alors également une allocation aux salariés non-grévistes).

5) Deux instances incontournables sont issues de la loi: le médiateur et le Tribunal du Travail. L’institution du médiateur est issue de la loi sur la conciliation de 1910: 3 médiateurs (un pour le secteur public, un pour le secteur privé et un pour le secteur agricole) sont nommés par le ministère de l’Emploi sur la base d’une proposition émise par le Tribunal du Travail. Les médiateurs interviennent une fois un préavis de grève déposé et disposent de certains pouvoirs, notamment celui de repousser par deux fois (deux fois 14 jours) l’éventualité d’un conflit ou encore celui de présenter un texte de compromis. Le Tribunal du Travail traite des affaires relatives aux éventuelles infraction entourant les conventions collectives. Les juges qui le composent sont également nommés par le ministère de l’Emploi après consultation des partenaires sociaux.

6) Un dispositif de régulation vient garantir un certain degré d’alignement des salaires et des autres avantages du secteur public sur le secteur privé. Depuis 1987, les salaires du public sont ainsi alignés à hauteur de 80% de la hausse conclue dans le secteur privé. Ce dispositif de régulation est incontournable dans le système danois de négociation collective dans la mesure où il condamne toute stratégie individuelle trop marquée de la part d’une organisation syndicale (tout avantage salarial plus élevé obtenu par une organisation étant réduit par l’ajustement automatique des salaires du public sur ceux du privé). L’existence de ce dispositif explique l’échec de la récente grève des infirmières à la fin du printemps 2008.

Quel est le premier enseignement à tirer des principales caractéristiques du modèle danois? Qu’au delà des explications culturelles avancées habituellement (le danois est d’un tempérament calme, ouvert à la discussion tandis que les latins sont enflammés et ne parviennent pas à négocier), l’obtention de compromis et le recours relativement limité à la grève qui en découle s’expliquent par l’existence de règles singulières et partagées par l’ensemble des parties prenantes. Il ne tient donc qu’à nous d’en adopter qui vont dans le même sens.  A suivre…

(1) Le compromis de septembre 1899 a mis fin à un conflit entre travailleurs et patronat et a permis d’établir les bases du système de négociation collective au Danemark.

(2) Adhérer à un syndicat « traditionnel » coûte en moyenne entre 50 et 55€ par mois (déductible d’impôt). Des syndicats dits « jaunes » ont toutefois vu le jour ces dernières années, proposant des tarifs préférentiels (10€ par mois). Le terme fait référence au mouvement syndicaliste jaune en France au début du vingtième siècle: les “jaunes” étaient les non-grévistes.

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