Archives mensuelles : mai 2009

La maîtrise des inégalités: un impératif

SPM_A0048A la question de savoir s’il était inquiet de la tournure sociale des évènements dans notre pays, François Bayrou répondait, dans le cadre de l’émission Les 4 vérités du 2 avril dernier, par ces mots: “Je suis très inquiet du modèle de société que l’on est en train de nous imposer. Je suis très inquiet d’une société d’inégalités de plus en plus frappantes. Et je suis sûr que cela vous frappe aussi. C’est impossible que l’on continue sans rien dire, en voyant des gens qui travaillent et qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, en voyant des personnes âgées qui ont de petites retraites qui sont en difficulté. Et d’un autre côté on a annoncé hier soir des dizaines de millions d’euros pour des dirigeants d’entreprises” (1).

Une position salutaire qui contraste fortement avec la philosophie inspirant la politique menée par le locataire actuel de l’Elysée, philosophie favorisant la destruction d’un « modèle » social français auquel se réfère peut-être pour la dernière fois l’hebdomadaire britannique The Economist (2). Une position qui place en tous les cas une nouvelle fois le Danemark au centre des débats puisque ce pays occupe les premières places des classements internationaux tout en contenant relativement bien les inégalités. Comme quoi le développement à marche forcée de ces dernières n’est pas une condition pour atteindre les sommets…

Une maîtrise des inégalités en partie confirmée par la récente publication par le Ministère des Finances danois d’un rapport sur l’évolution et la répartition des revenus au Danemark au cours de la période 1983-2006 (3). Qu’y apprend-on? Que selon la dernière comparaison en date effectuée par l’OCDE (2005), le Danemark est le pays ayant le plus faible écart de revenus tel que mesuré par le coefficient de Gini. Que le pays est également celui où la part de la population disposant de moins de 50% du revenu médian est la plus faible (5% en 2006 contre 9% au sein de l’UE et 17% aux Etats-Unis). Que la mobilité sur le marché du travail est telle (merci la flexicurité) que la composition des tranches de revenu inférieures et supérieures changent en permanence (50 à 60% des individus disposant de moins de 50% du revenu médian n’appartiennent plus à cette catégorie l’année suivante), et enfin que le revenu médian s’élève à 173 498 couronnes danoises par an (environ 23 200 euros, soit un peu plus de 1930 euros par mois).

Des résultats qui restent donc satisfaisants malgré l’adoption, inévitable pour un gouvernement dirigé par le parti libéral depuis 2001, de mesures favorisant les inégalités et résultant souvent de la volonté d’inciter les bénéficiaires d’un revenu de transfert à travailler. Citons par exemple l’introduction, en 2002, d’une allocation appelée “starthjælp”, plafonnée à seulement 820 euros par mois (dans le meilleur des cas) et destinée à ceux, Danois mais surtout étrangers hors UE et hors pays nordiques, ne pouvant s’assumer et ayant habité dans le pays moins de 7 ans au cours des 8 dernières années ou encore la réduction, après six mois, du montant de l’aide sociale versée par les communes (“kontanthjælploft”).

imageDes éléments d’information que l’on ne peut s’empêcher de comparer avec la publication d’une étude sur le même sujet réalisée par l’INSEE (4). Cette dernière, publiée début mai, sur la base des données disponibles pour 2006, indique en effet un revenu médian de seulement 17 600 euros annuels (1470 euros par mois): le revenu médian danois est donc plus élevé de 31%…Sans compter que 13,2% des Français se situent en dessous du seuil de pauvreté contre 10,2% au Danemark si l’on retient la définition européenne (60% du revenu médian).

Mais comme le démontre François Bayrou dans son ouvrage, Abus de pouvoir, l’objectif de notre gouvernement n’est pas de se rapprocher du modèle danois mais de s’en éloigner. Quitte à rejoindre de la “tête du peloton” constituée par l’Irlande et les Etats-Unis…

Prenons l’exemple, incontournable, de la politique fiscale menée récemment dans nos deux pays. 3 réformes fiscales (en 2003 2007 et 2009) ont émaillé l’ère Anders Fogh Rasmussen. Les deux premières ont été quasi exclusivement centrées sur les classes moyennes tandis que la dernière, bien que comportant des mesures destinées aux tranches de revenu inférieures et intermédiaires (baisse du taux d’imposition applicable à la tranche inférieure, suppression de la tranche intermédiaire d’imposition, élévation du seuil à partir duquel un individu se situe dans la tranche supérieure d’imposition, possibilité donnée à chacun de percevoir une partie de son épargne-retraite…) était un peu plus à l’avantage des revenus les plus élevés (baisse du taux d’imposition marginal de 63 à 55,5% et du bouclier fiscal de 59 à 51%, deux mesures  timidement compensées par l’abaissement du taux applicable à la déductibilité des intérêts d’emprunts immobiliers).

Du côté français, un paquet fiscal adopté en 2007 qui touche là aussi toutes les catégories de population (notamment à travers la défiscalisation des heures supplémentaires) mais clairement à l’avantage des hauts revenus (abaissement du bouclier fiscal à 50%, réduction conditionnelle de l’ISF, extension de la suppression des droits de succession aux plus aisés, augmentation du taux applicable à la déductibilité des intérêts d’emprunts immobiliers…). D’où la question suivante: si la dernière réforme en date au Danemark a été surnommée par l’opposition “réforme vin rouge”, que dire du paquet fiscal adopté en France en 2007?

Il est vrai qu’en termes de fiscalité, c’est souvent le monde à l’envers dans notre pays: ne vient-on pas de décider, malgré des prévisions faisant état d’un possible déficit budgétaire de 130 milliards d’euros en 2009, d’une TVA à 5,5% pour le secteur de la restauration? L’égalité ne commence-t-elle pourtant pas, comme au Danemark, lorsque chacun s’acquitte plutôt d’un taux de TVA unique?

Mais doit-on s’étonner de cette volonté de creuser les inégalités économiques lorsqu’elles ne sont finalement que la suite logique de méthodes de management faisant par avance douter certains observateurs étrangers de notre réelle volonté de défendre les valeurs républicaines au détriment de valeurs monarchiques plus en phase avec notre “univers mythique” (5)?

Dans ce contexte, alors que la France est désormais perçue comme étant “handicapée” pour faire face à la crise actuelle, creuser davantage les inégalités pourrait s’avérer être l’étincelle déclenchant l’explosion sociale tant redoutée (6). Espérons que le gouvernement actuel en soit pleinement conscient…

 

(1) “François Bayrou: le pouvoir a fait des inégalités son axe pour la société française” Les 4 vérités, 2 avril 2009 http://www.mouvementdemocrate.fr/medias/bayrou-leclerc-4verites-france2-020409.html

(2) “A new pecking order” The Economist, 7 mai 2009 http://www.economist.com/opinion/displaystory.cfm?story_id=13610767

(3) Indkomstudvikling og fordeling i Danmark 1983-2006 http://fm.dk/Publikationer/Arbejdspapirer/2009/Indkomstudvikling.aspx

(4) Inégalités de niveau de vie et mesures de la pauvreté en 2006 http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/revpmen09b.PDF

(5) “La monarchie” Le Point, 21 août 2008 http://www.lepoint.fr/actualites-politique/2008-08-21/la-monarchie/917/0/268119

(6) “La France handicapée pour surmonter la crise”, Le Monde, 20 mai 2009 http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/05/20/la-france-handicapee-pour-surmonter-la-crise_1195789_3234.html#ens_id=1170028

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Le Danemark officiellement en faveur de l’entrée de la Turquie dans l’UE

SPM_A0038Les objections initiales du gouvernement turc à la nomination d’Anders Fogh Rasmussen au poste de Secrétaire Général de l’OTAN auraient pu affaiblir la volonté des autorités danoises de la voir rejoindre l’UE. Il n’en est rien. Contraint de réagir à l’offensive médiatique de l’ancien Ministre de l’Economie et candidat aux européennes, Bendt Bendtsen, qui se prononce désormais contre l’entrée de la Turquie dans l’UE, le nouveau Premier Ministre danois, Lars Løkke Rasmussen, rappelait récemment sa position sur le sujet: “Il est dans notre intérêt d’exercer une pression positive sur la Turquie. Il est impossible de le faire en échafaudant des alternatives ou des raccourcis vers des avantages dont elle pourrait bénéficier sans remplir les conditions posées” (1).

Une position qui bénéficie du soutien d’une grande partie des membres du Folketing, mais qui, sans surprise, peine à convaincre les citoyens danois, malgré la présence d’une forte communauté turque dans le pays (2). Le dernier sondage mené sur la question indique en effet que les 2/3 des Danois sont opposés à l’entrée de la Turquie dans l’UE, seuls 29% approuvant une telle perspective (3). Il faut dire qu’au Danemark comme en France, le niveau des débats n’a, à de rares exceptions près, jamais volé très haut du fait du recours à une succession de poncifs, d’approximations et d’arguments pour la plupart largement contestables. Parmi ces derniers:

– La Turquie ne peut entrer dans l’UE car elle ne serait géographiquement pas européenne. Comment alors expliquer la présence du Portugal, qui n’a de façade maritime qu’avec l’Atlantique, au sein de l’Union Méditerranéenne tant souhaitée par le locataire actuel de l’Elysée? Sans parler de Chypre, déjà dans l’UE…

– La Turquie ne serait historiquement pas européenne. Rappelons que les Anatoliens ont des descendants qui ont fait partie des deux civilisations grecques et romaines (Empire romain d’Orient), que la Turquie abrite quelques uns des lieux les plus sacrés (Nicée, Smyrne, Antioche…) d’une catholicité présentée par certains, d’une manière réductrice, comme le socle commun de l’UE, que l’Empire Ottoman a occupé les Balkans pendant cinq siècles, et que depuis le début du XIX siècle, la Turquie a adopté un mode de vie résolument européen…

– La Turquie ne respecte pas encore tous les critères de démocratie. L’Espagne a adhéré à l’UE en 1986 alors qu’elle était une dictature jusqu’en 1975. La situation a été à peu de choses près la même pour la Grèce et le Portugal…Doit-on également souligner que les femmes turques ont obtenu le droit de vote avant les femmes françaises?

– L’adhésion de la Turquie ferait le jeu américain. Depuis quand devrait-on se prononcer sur la question de l’élargissement de l’UE sur la base de l’opinion émise par les Etats-Unis? Les mettre dans l’équation c’est leur donner une importance qu’ils ne doivent pas avoir dans le débat.

– La Turquie ne pourrait intégrer l’UE car elle est un grand pays dont la majorité de la population est de religion musulmane. Un raisonnement frileux contribuant à nous faire manquer deux fantastiques opportunités. La première est qu’avec la Turquie les autres grands pays auraient l’occasion de passer d’un raisonnement en termes d’influence à une vision plus respectueuse des desseins supérieurs de l’UE. La seconde est qu’une adhésion de la Turquie serait une chance historique de montrer que la prospérité et la démocratie sont à portée de main d’un pays musulman et de proposer par la même occasion une alternative crédible à la politique d’usage de la force au Moyen-Orient telle qu’elle a été menée ces dernières années.

Ajoutons qu’intégrer tous les pays des Balkans (terme d’origine turque…) dans l’UE à l’exception de la Turquie n’a aucun sens. En l’intégrant, on facilite la réconciliation entre les peuples de la région et on n’évite que des conflits comme ceux vécus dans l’ex-Yougoslavie ne se reproduisent. Bref, on s’assure que l’on continue à vivre dans une Europe en paix et prête à affronter les défis du futur.

Les arguments habituellement avancés par les opposants d’une entrée de la Turquie dans l’UE sont donc contestables. Cela n’empêche pas ces mêmes opposants de continuer à recycler, au Danemark comme en France, le moindre déficit démocratique comme une preuve supplémentaire de son incompatibilité avec nos “valeurs”. Dernier exemple en date, le jugement pour blasphémie de l’écrivain turc Nedim Gürsel (4). Un jugement certes hautement regrettable, mais qui ne l’est certainement pas moins que le tout récent licenciement d’un employé de TF1 pour avoir exprimé son opposition au projet de loi Hadopi…(5). Mais comme d’habitude, évitons de nous regarder dans le miroir…

Mieux vaut plutôt limiter au maximum le contenu des débats: les autorités françaises présentes au Danemark soulignaient ainsi récemment dans la presse danoise que “le renforcement de l’Europe politique ne s’accorde pas avec une adhésion de nouveaux pays de la taille de la Turquie. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas favorables à l’entrée de la Turquie dans l’UE. Pas à cause de la Turquie elle-même, mais du fait du projet politique que nous défendons pour l’UE” (6).

Autrement dit, après avoir rallié une bonne partie de l’opinion publique contre son adhésion à l’aide d’arguments souvent fallacieux,  on se drape désormais derrière un projet politique visant le maintien des “équilibres institutionnels et politiques européens”, sous-entendu le maintien d’un raisonnement contre-productif en termes d’influence. Mais prenons les autorités françaises au mot, par exemple en termes de politique de sécurité: la France ne vient-elle pas de rejoindre le commandement intégré d’une organisation (l’OTAN), dont la Turquie est membre à part entière depuis 1952?

Même les Danois, pourtant majoritairement opposés à l’entrée de la Turquie dans l’UE, ne semblent pas comprendre la pauvreté et l’hypocrisie de l’argumentation avancée précédemment. Morceaux choisis parmi les commentaires de lecteurs:

A chaque fois qu’un grand pays a demandé à rejoindre l’UE, la France s’y est opposée. Cela a été le cas pour la Grande-Bretagne, pour l’Espagne, la Pologne et maintenant pour la Turquie (…). Si la France choisissait pour une fois de mener une politique constructive sans penser exclusivement aux aides à son secteur agricole et sans abuser des relations qu’entretiennent Chypre et l’Arménie avec la Turquie afin de démotiver les Turcs, nul doute que la Turquie serait allée beaucoup plus loin dans ses réformes”.

Vous devez pouvoir percevoir une injustice dans le fait d’approuver la tenue de négociations en vue d’une pleine adhésion pour ensuite bloquer certains chapitres de négociations. Si vous étiez vous-mêmes soumis au même traitement lorsque vous demandez une adhésion, par exemple à votre club de golf local, estimeriez-vous ce club comme étant crédible? Vous savez bien que la Turquie deviendra membre de l’UE un jour ou l’autre, tout comme les autres gouvernements européens d’ailleurs. Pourquoi ne pas plutôt soutenir les réformes en Turquie à l’aide du principe de la carotte et du bâton plutôt que par ces jeux de Noël ridicules?.

Et le journal Politiken, dans lequel ont été publiées les positions exprimées par les autorités françaises présentes au Danemark, de renchérir: “Comme tous les autres Etats européens qui sont disposés à remplir les conditions d’adhésion et à se joindre à notre communauté, la Turquie est évidemment la bienvenue” (7).

Point particulièrement regrettable, l’absence de considération pour ce que les Turcs ont à nous dire à propos de l’éventuelle adhésion de leur pays à l’UE. Une absence de considération doublée au final d’une certaine méconnaissance de l’Europe: connaissez-vous par exemple l’ampleur des différences culturelles entre un Français et un Danois avant de prétendre pouvoir juger celles entre un Français et un Turc?

Vous l’aurez compris, Courrier Danemark n’est pas en phase avec la position officielle aujourd’hui défendue par le Mouvement Démocrate sur une éventuelle adhésion de la Turquie à l’UE. Il faut néanmoins saluer la vigueur des débats menés au sein de notre parti sur la question, signe que cette position est susceptible d’évoluer. Mais quelle que soit l’issue de ces débats, soyons bien certains d’avoir saisi l’importance de la réponse qu’il faudra bien un jour donner à la Turquie!

(1) “Statsministeren fastholder tyrkisk EU-medlemskab” Kristelig Dagblad, 6 mai 2009 http://www.kristeligt-dagblad.dk/artikel/322978:Danmark–Statsministeren-fastholder-tyrkisk-EU-medlemskab

(2) Selon Danmarks Statistik, un peu plus de 57 000 personnes d’origine turque vivaient au Danemark en 2008. http://www.dst.dk/pukora/epub/Nyt/2009/NR051.pdf

(3) “Regeringen isoleret i syn på Tyrkiet” Berlingske Tidende, 6 mai 2009 http://www.berlingske.dk/article/20090506/verden/705060087/

(4) “L’écrivain Nedim Gürsel jugé en Turquie” Le Figaro, 5 mai 2009 http://www.lefigaro.fr/livres/2009/05/05/03005-20090505ARTFIG00518-l-ecrivain-nedim-grsel-juge-en-turquie-.php

(5) “Etre anti-Hadopi lui coûte son poste à TF1” Le Monde, 7 mai 2009 http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/05/07/etre-anti-hadopi-lui-coute-son-poste-a-tf1_1189867_651865.html

(6) “Den svære debat omkring Tyrkiets medlemskab af EU” Et fransk pust, 5 mai 2009 http://blog.politiken.dk/franskpust/2009/05/05/den-sv%C3%A6re-debat-omkring-tyrkiets-medlemskab-af-eu/

(7) “Politiken mener: Tyrkiet bør da være velkommen i EU” Politiken, 8 mai 2009 http://politiken.dk/debat/ledere/article707347.ece

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La France et le Danemark face à la montée du chômage

IMG_0308Signe que le Danemark n’échappera pas aux effets économiques et sociaux de la crise actuelle, la publication des mauvais chiffres du chômage pour le mois de mars. Le taux de chômage est ainsi passé, en un seul mois, de 2,5 à 2,9% (1). Deux facteurs avaient jusqu’ici retardé la hausse du chômage dans le pays: la relative facilité de licenciement donnée aux entreprises, qui fait qu’elles ont pu attendre quelque peu avant de se résoudre à se séparer d’une partie de leurs employés, et le manque de main-d’oeuvre dans le secteur public, qui permet d’absorber une partie des nouveaux demandeurs d’emploi (2).

Les prévisions les plus pessimistes tablent désormais sur un taux de chômage de l’ordre de 5 à 6% d’ici la fin 2010. Une sévère dégradation de la situation de l’emploi qui suscite des inquiétudes, puisque la plupart des personnes non-assurées contre le chômage (30% de la main-d’oeuvre totale) ne remplissent pas les critères pour percevoir l’aide sociale de remplacement versée par les communes en cas de perte soudaine d’emploi (3). Dans l’esprit danois, la responsabilité de cette situation n’incombe toutefois pas à l’Etat, mais à l’individu, qui dispose du choix d’adhérer ou pas à une caisse d’assurance-chômage.

La situation est donc  un peu plus délicate (un taux de chômage de 2,9% reste toutefois enviable),  mais elle ne remet pas fondamentalement en cause la confiance accordée au modèle de flexicurité. On l’oublie en effet trop souvent, mais le modèle repose au moins autant sur un état d’esprit que sur un système de règles bien établies. Le journal Jyllands-Posten le présentait ainsi récemment comme un atout, particulièrement dans le contexte actuel: “La main-d’oeuvre danoise est qualifiée et notre marché du travail assure un certain degré de flexibilité, de sorte que les entreprises peuvent embaucher et licencier relativement rapidement en fonction de leurs besoins. Le marché du travail est aussi caractérisé par un ton informel qui fait que n’importe quel individu avec de bonnes idées n’a pas besoin d’avoir un titre de docteur ou un poste élevé dans la hiérarchie pour que la direction daigne écouter ce qu’il a à dire. Cela renforce la capacité d’innovation pour laquelle nous sommes connus” (4).

Une capacité à faire bouger les lignes qui tranche donc avec notre marché de l’emploi, caractérisé notamment par un chômage des jeunes atteignant 21,5% (5). Comme le soulignait Le Monde, “les jeunes, à condition d’être diplômés, entrent sur le marché du travail mais par le CDD, qui constitue 73 % des embauches dans les entreprises de plus de 10 salariés. Le chômage des jeunes est plutôt de courte durée et souvent récurrent : la fin du contrat les renvoie au chômage, dont ils sortent à nouveau par un CDD. Le diagnostic est donc bien celui d’une précarité de l’emploi, avec une nette tendance à l’allongement des parcours vers l’emploi stable” (6).

D’où l’aspect structurellement figé de notre marché de l’emploi: le CDD étant pour les jeunes la norme subie, “l’emploi stable” est recherché et la sécurité de l’emploi devient naturellement la panacée, alors que seule la mobilité, qui n’est en rien contradictoire avec la signature d’un CDI, permet à l’individu (et donc à la société) de s’épanouir…A titre de comparaison, la part des CDD au Danemark ne représente que 8,9% des contrats, contre près de 15% en France (7).

Mais plutôt que d’apporter un zest de dynamisme à notre marché du travail, on préfèrera vous dire, comme Laurent Wauquiez, Secrétaire d’Etat à l’Emploi, que “la France résiste mieux que ses voisins”, puisque “sur un an, le chômage a augmenté de 16% dans notre pays (depuis le mois de mars le véritable chiffre est de 22%), contre 30% au Royaume-Uni et 107% en Espagne” (8). Une manière pour le moins fourbe de présenter les choses: sur un an, le chômage a augmenté 55% au Danemark (9). Pour un peu, on pourrait nous faire croire que les Danois ont des leçons à recevoir de notre part alors que le taux de chômage en France n’est pas meilleur que celui constaté dans la zone euro (8,9%).

Sans compter que deux gros handicaps viennent altérer le bon fonctionnement de notre marché du travail: l’incompréhensible séparation entre Ministère de l’Emploi et du Travail et le très mauvais timing de la fusion ANPE-Unedic. Aux dernières nouvelles, les salariés de Pôle Emploi, entité née de cette fusion, seraient “au bord de la crise de nerfs” (10). Gageons que les Danois tiendront compte de la situation vécue à Pôle Emploi pour repousser la communalisation des jobcenter (prévue à partir du 1er août), qui suscite l’unanimité contre elle.

Finalement, ce qui choque encore une fois, c’est notre rapport avec l’autre. « On ne sait pas ce qui se passe à l’étranger », s’exclamait récemment un des conseillers du Président, en faisant allusion à la situation économique (11). Et  Nicolas Sarkozy, faisant allusion à ses deux années passées à l’Elysée, de tenter de rattraper le coup: « Je ne me contorsionne pas. Je suis en phase avec le pays. Mon rôle est d’être un point fixe et un repère, de mettre de la perspective. Objectivement, la France souffre moins que nos voisins” (12). Résumons donc: on ne sait pas ce qui se passe ailleurs mais c’est sûr, on s’en sort mieux que les autres. Nous voilà donc rassurés…

(1) Donnée Danmarks Statistik http://www.dst.dk/pukora/epub/Nyt/2009/NR195.pdf

(2) “Et hit at være offentligt ansat” Politiken, 8 avril 2009 http://politiken.dk/erhverv/article687698.ece

(3) “318 000 kan ikke få kontanthjælp” DR, 21 avril 2009 http://www.dr.dk/Nyheder/Penge/2009/04/21/063225.htm?rss=true L’aide en question est conditionnelle à des critères tels que la fortune personnelle où le fait que son conjoint dispose ou non d’un emploi.

(4) “Danmark står godt rustet til den internationale krise” Jyllands-Posten, 17 avril 2009.

(5) “Chômage: les jeunes premières victimes de la crise” France Soir, 25 mars 2009 http://www.francesoir.fr/enquete/2009/03/25/chomage-les-jeunes-premieres-victimes-de-la-crise.html

(6) “La politique de l’emploi doit être repensée dans son ensemble” Le Monde, 24 avril 2009 http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/04/24/la-politique-de-l-emploi-doit-etre-repensee-dans-son-ensemble_1185210_3224.html#ens_id=1184388

(7) Rapport sur la flexicurité en Europe, page 40, Eric Besson, février 2008 http://www.premier-ministre.gouv.fr/IMG/pdf/FLEXICURITE.pdf

(8) “Les chiffres du chômage seront mauvais au moins jusqu’à la fin de l’année” Libération, 25 avril 2009 http://www.liberation.fr/depeches/0101564047-wauquiez-mauvais-chiffres-du-chomage-au-moins-jusqu-a-la-fin-de-l-annee

(9) Donnée Danmarks Statistik http://www.dst.dk/pukora/epub/Nyt/2008/NR180.pdf

(10) “Agents de Pôle Emploi au bord de la crise de nerfs”, le Monde, 28 avril 2009 http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/04/28/agents-de-pole-emploi-au-bord-de-la-crise-de-nerfs_1186420_3224.html#ens_id=1115932

(11) “L’Elysée n’entrevoit pas encore de sortie de crise” Le Monde, 20 avril 2009 http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/04/20/l-elysee-espere-repousser-a-2010-le-debat-sur-les-deficits-publics_1182879_1101386.html

(12) “Deux ans après, la sérénité affichée de Sarkozy”, le Figaro, 27 avril 2009 http://www.lefigaro.fr/politique/2009/04/28/01002-20090428ARTFIG00011-deux-ans-apres-la-serenite-affichee-de-sarkozy-.php

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