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De l’affaiblissement des idéologies au Danemark

photo (2)Les élections approchant à grands pas, gouvernement et opposition tendent naturellement à essayer d’accentuer leurs différences. Par exemple sur la question de la pression fiscale: alors que le pouvoir en place, au nom du renforcement de la compétitivité, a accordé au cours des dernières années des allègements d’impôt sur le revenu et d’impôt sur les sociétés, l’opposition se déclare prête à repartir, même de manière limitée, dans l’autre sens. Un examen attentif de la vie économique et politique danoise indique néanmoins que ce jeu, bien plus qu’ailleurs, est une illusion. Le pragmatisme qui caractérise bon nombre de réformes adoptées au cours de ces dernières années traduit en réalité l’affaiblissement marqué des idéologies et constitue un facteur explicatif sous-estimé de l’émergence du modèle danois depuis la période de grandes difficultés rencontrée au cours des années 80.

Une des conséquences de cet affaiblissement des idéologies est le brouillage des identités des uns et des autres. Être libéral au Danemark n’a par exemple pas la même signification que dans le Sud de l’Europe. L’ère du libéral Anders Fogh Rasmussen (2001-2009) a par exemple été marquée par une croissance de la consommation publique semblable à celle constatée au cours des deux décennies précédentes, la crise s’étant même traduite par une croissance des effectifs dans le secteur public…Un secteur public dont la taille est jugée aujourd’hui non soutenable par de nombreux observateurs.

Sur de nombreux thèmes faisant l’originalité du Danemark, il est frappant de constater le consensus qui émerge une fois levé le voile trompeur des manoeuvres politiciennes destinées à faire croire le contraire:

– Lorsque Helle Thorning-Schmidt, leader du parti social-démocrate (opposition) déclare, à propos de la politique d’immigration qu’elle entend mener dans le cas où elle devenait Premier Ministre en 2011, ne pas souhaiter de durcissement supplémentaire des règles aujourd’hui en vigueur, elle admet implicitement que les mesures prises en termes d’immigration choisie depuis 2001, impulsées par le parti nationaliste, n’étaient pas si mauvaises.

– Afin d’assurer la soutenabilité des finances publiques à moyen et long terme, gouvernement et opposition s’accordent également sur la nécessité de viser l’expansion du marché du travail et sur le “travailler plus”. C’est dans ce contexte que doivent être appréhendées la réforme de la fiscalité, entrée en vigueur depuis le 1er janvier (allègement de l’imposition sur le revenu), les négociations actuelles encadrant les conventions collectives du secteur public (le gouvernement souhaitant parvenir à une hausse du temps de travail) et le programme de l’opposition, basé sur le slogan “12 minutes de plus par jour”.

– Le consensus trouvé en 2006 en termes de retraites, qui prévoit une élévation, de 60 à 62 ans de l’âge minimum de départ en préretraite entre 2019 et 2022 et une élévation de 65 à 67 ans de l’âge de départ en retraite entre 2024 et 2027 tient toujours malgré les effets de la crise. Un constat qui doit à l’obstination des deux plus grandes formations politiques, l’une au pouvoir, l’autre dans l’opposition.

Ce dépassement des idéologies se retrouve également dans les activités des groupes de réflexion récemment établis ou en voie de l’être:

– Commentant les contributions apportées au débat par deux grands groupes de réflexion (le CEPOS, à forte orientation libérale et CEVEA, orienté à gauche), le directeur de Concito, premier think-tank vert indépendant du pays (2008) avait récemment les commentaires suivants dans le journal à grand tirage Politiken : « J’ai du mal à voir autre chose que le fait qu’ils s’accrochent irrémédiablement au schéma de pensée du siècle précédent. Aux vieilles idéologies et à la logique politique s’appliquant à une vieille société industrialisée dans le cadre de laquelle la question la plus importante est de savoir comment le gâteau, d’une taille sans cesse croissante, devrait et pourrait être divisé de la meilleure des manières » (1).

– Le lancement prochain du groupe de réflexion Kraka sera conjointement financé par LO, la première confédération syndicale et DI, première organisation patronale. Le patron de Dansk Landbrug og Fødevarer (organisation privée représentant les intérêts des agriculteurs et des entreprises appartenant au secteur agroalimentaire) décrivait dans la presse le projet comme une “idée géniale” et confirmait son intention d’y contribuer, notamment financièrement (2).

En un sens, le resserement des positions défendues par les uns et les autres est critiquable. Comme souligné par certains, elle peut contribuer à limiter le jeu démocratique. A la question de savoir si les prochaines élections, qui seront au plus tard tenues à l’automne 2011 (mais plus probablement au printemps de la même année, une fois présenté le “plan économie 2020”) seraient centrées sur les questions économiques, le sociologue danois Henrik Dahl avait il y a quelques mois un avis très tranché sur la question : « Je ne le pense pas. Car il existe un consensus macroéconomique dans le cadre duquel chaque parti politique susceptible de faire partie d’un gouvernement accepte d’écouter les économistes nationaux et, dans une certaine mesure, de suivre leurs avis. Certains ont leurs économistes respectables préférés. D’autres en ont d’autres. Mais c’est une question extrêmement apolitique, car il s’agit d’avoir de l’ordre dans les affaires » (3).

Cette évolution est, selon certains, allée trop loin, les partis politiques se copiant les uns les autres et les membres du Folketing changeant de formation à une fréquence jusqu’ici inégalée.

En même temps, elle traduit dans une certaine mesure l’appropriation par les différentes formations politiques de la complexité des enjeux auxquels elles doivent répondre et leur volonté de coller le plus possible à la réalité. En cela, elle place aussi le Danemark aux avant-postes de la modernité, loin des visions binaires souvent basées sur des réflexes dans lesquelles les formations politiques traditionnelles de notre pays sont enfermées…

(1) « CEPOS og CEVEA kæmper fortidens kampe » Politiken, 14 décembre 2009 www.politiken.dk/debat/article859518.ece

(2) “Politiken tænketank deler vandene”, Berlingske Tidende, 18 décembre 2010 http://www.berlingske.dk/danmark/politiken-taenketank-deler-vandene

(3) Henrik Dahl, Ræson, 9 décembre 2009 page 3 http://www.raeson.dk/raeson091209.pdf

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Le nouveau départ du Mouvement Démocrate

SPM_A0096Avant d’entrer dans le vif du sujet, une énième comparaison France/Danemark en termes cette fois-ci de taux de participation aux élections européennes: 41% dans notre pays contre 59,5% au Danemark. Sans tomber dans l’admiration la plus aveugle pour le pays des contes d’Andersen (après tout le parti nationaliste a obtenu 15,3% des voix, son candidat vedette, Morten Messerschmidt, ayant fait campagne sur le slogan “Rendez-nous le Danemark!”…), l’ampleur de l’écart invite à la réflexion.

Encore un domaine dans lequel nous sommes à la traîne…Il est pourtant très probable qu’au cours des trois années qui viennent nous entendrons régulièrement, comme de plus en plus souvent depuis 2007, que la France s’en sort mieux que ses partenaires européens. Ce blog a déjà démontré à maintes reprises, et poursuivra sur cette voie, que vu du Danemark, il n’en est rien. Prétendre, comme le fait la majorité présidentielle, que la France ne va pas si mal, c’est aussi dénué de sens et préjudiciable que de se satisfaire de regarder le cinéma étranger en VF sans jamais avoir fait l’effort d’essayer de le faire – et continuellement s’y refuser – en VO.

Cette dernière comparaison n’est pas anodine. La France a  en effet continué durant toute la campagne des européennes à regarder l’Europe avec des oeillères. Comme l’a fait remarquer Dominique Reynié, chercheur au Centre d’Etude de la Vie Politique Française (CEVIPOF), “Ce scrutin est nationalisé dans tous les pays européens, mais la tendance est beaucoup plus lourde en France (…). Il y a en outre une résistance d’une grande partie de notre classe politique à s’européaniser. Ces mêmes politiques qui amènent les Français à s’intégrer davantage à l’Europe semblent s’épargner à eux-mêmes ce processus. Il est tout de même préoccupant que notre classe politique ne soit pas à l’avant-garde d’un mouvement historique de cette ampleur. Il est évident que ça peut susciter de l’inquiétude chez les électeurs. Où va-t-on si ceux qui nous conduisent ont l’air de ne pas vouloir aller dans la direction qu’ils nous indiquent ?” (1).

Résultat, la percée finalement logique d’Europe Ecologie avec laquelle une brouille inutile et ô combien dommageable est intervenue à quelques heures du scrutin. Une percée d’autant plus ironique que le Mouvement Démocrate est jusqu’ici parvenu à rassembler certaines des voix écologistes les plus influentes. L’explication la plus évidente est donc la suivante: nous nous sommes faits dépasser par Europe Ecologie car le fort courant vert existant dans notre parti n’a pas eu l’influence escomptée. Un manque  d’influence qui semble résulter, à défaut d’autoritarisme de la part de François Bayrou, d’une personnalisation excessive de notre mouvement.

Au risque de se répéter, plusieurs traits culturels, qui sautent d’autant plus aux yeux qu’ils sont vus de l’étranger, expliquent, au moins en partie, les difficultés de notre pays. Parmi eux, le mode de gestion des ressources humaines, qui vaut également au sein des formations politiques. Un mode de gestion qui tend à limiter l’esprit d’initiative et qui empêche de saisir, surtout à l’heure de la démocratie numérique, que chaque militant détient une part du crédit des éventuelles victoires à venir.

A nous donc de comprendre – il n’est pas trop tard – qu’aucun redressement notable et durable de notre pays n’aura lieu sans aborder cette problématique de l’humilité en toutes circonstances. Une prise de conscience qui nous éloignera de deux penchants, l’auto-satisfaction et l’abus de pouvoir, déjà bien incarnés par qui vous savez…

Au vu des résultats très décevants du scrutin qui vient de s’achever, jeter l’éponge vient naturellement à l’esprit de certains. Il faut pourtant comprendre que cette idée débouche sur une impasse. Quitter le Mouvement Démocrate pour faire quoi? Rester les bras croisés et constater amèrement “l’italinisation” rampante de la France? Proposer ses services à une autre formation politique? Dans ce cas laquelle? Les écologistes, qui n’ont atteint les 16% que dans un contexte particulier et dont le leader un peu trop volatile ne peut de toute manière pas se présenter aux présidentielles? Le PS, sans boussole et en proie aux luttes internes? Le NC, dénué de toute espèce d’influence? Le Front de Gauche, qui ne croit pas que capitalisme et écologie soient conciliables? L’UMP, qui après avoir effectué un pillage en règle de nos finances publiques, va désormais s’en servir pour justifier le démantèlement du peu qu’il reste de notre modèle d’Etat-providence et mettre à genoux le principe de solidarité nationale sans jamais prendre la peine de remettre en cause ni l’existence de quelque 500 niches fiscales, ni le fait que 50% des contribuables ne s’acquittent pas de l’impôt sur le revenu? (2).

On a beaucoup dit, sans doute à juste titre, dans la presse et sur la blogosphère, que l’altercation entre Bayrou et Cohn-Bendidt a coûté des voix au premier. Mais qu’est-ce qui nous empêche de mettre entre parenthèses cet incident lorsque tant de gens semblent avoir pardonné à Sarkozy son désormais fameux (et bien plus condamnable) “casse-toi pauv’ con”? Le manque de conviction? De patience? De persévérance? Si le Mouvement Démocrate n’a pu rassembler que 8,5% des voix, c’est qu’il souffre de certaines insuffisances. Mais cela ne saurait changer du jour au lendemain le fait que, comme le dit Robert Rochefort, « François Bayrou est celui qui a la pensée la plus profonde” (3).

Courrier Danemark reste donc fidèle au Mouvement Démocrate et à François Bayrou. Parce que les espérances nées des dernières présidentielles ne se sont pas envolées. Parce que les mauvais résultats de dimanche ne remettent pas en cause le fait que les attaques dont nous avons récemment fait l’objet montrent que nous étions, au moins à certains égards, sur la bonne voie. Parce qu’on ne peut mettre fin au clivage droite-gauche en deux ans. Parce que les défaites d’aujourd’hui font les possibles victoires de demain.

Ne perdons pas de vue notre engagement à combler le vide sidéral dans lequel les formations politiques traditionnelles et les élites qui y sont rattachées ont plongé notre pays. N’oublions pas non plus notre volonté à replacer l’intérêt général au coeur de l’action politique.

Comme vient de le déclarer Corinne Lepage, “Personne n’est parvenu en France à réaliser la synthèse entre démocratie, humanisme et écologie. C’est à cette grande synthèse qu’il faut s’attaquer” (4). Un projet qui, au final, pèse bien plus lourd qu’un revers, aussi désagréable soit-il.

(1) “Il y a une résistance de notre classe politique à s’européaniser” Le Monde, 5 juin 2009 http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/06/05/il-y-a-une-resistance-de-notre-classe-politique-a-s-europeaniser_1203012_823448.html#ens_id=1146168

(2) Voir à ce sujet les toutes récentes déclarations du locataire actuel de l’Elysée à propos des complémentaires santé devant la Mutualité Française: « Mon objectif est clair. Je souhaite, dans le cadre d’un partenariat exigeant, que soient confiées de nouvelles responsabilités aux organismes complémentaires. Les régimes de base ne pourront pas tout financer. Il faudra faire des choix. Nous créerons les conditions d’une prise en charge solidaire, équitable et efficiente, centrée sur la qualité, des nouveaux besoins sociaux dont le couverture ne peut reposer exclusivement sur la solidarité nationale ».

(3) “Robert Rochefort: Bayrou a la pensée la plus profonde” Le Figaro, 16 février 2009 http://www.lefigaro.fr/politique/2009/02/09/01002-20090209ARTFIG00551-robert-rochefort-bayrou-a-la-pensee-la-plus-profonde-.php

(4) “L’écologisation du MoDem est une condition de sa pérennité” Le Monde, 10 juin 2009 http://www.lemonde.fr/elections-europeennes/chat/2009/06/08/europeennes-quelles-lecons-pour-le-modem_1204435_1168667.html

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